Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/484

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particulièrement ardu dans cet ensemble d’obligations religieuses ; mais cela représentait une fraction de la grande masse d’ennuis qui se dessinait sur sa route. Et qui pouvait consentir à être ennuyé, un matin pareil ? Lily avait bien dormi, et le bain lui avait donné un charmant éclat, glorieusement visible au contour net de sa joue. Aucune ride n’était apparente aujourd’hui, ou bien l’angle du miroir était-il plus favorable ?

Et la journée conspirait avec son humeur : elle invitait à la liberté et à la paresse. Dans l’air léger flottait comme une poudre d’or ; au bas des pelouses fleuries de rosée, les bois rougissaient et fumaient lentement, et les collines, par delà la rivière, baignaient dans un azur fondu. Chaque goutte du sang qui coulait dans les veines de Lily la conviait au bonheur.

Le bruit des roues l’arracha à ses rêveries, et, penchée derrière les volets, elle vit l’omnibus prendre son chargement : il était donc trop tard, mais elle ne s’en alarmait pas. Un coup d’œil jeté sur le visage déconfit de M. Gryce lui fit même penser qu’elle avait sagement fait de s’abstenir : le désappointement qu’il trahissait avec tant de candeur aiguiserait sûrement son appétit pour la promenade de l’après-midi. De cette promenade elle ne comptait pas se dispenser : un regard sur les notes qui encombraient sa table à écrire suffisait à lui en rappeler la nécessité. Mais en attendant elle avait sa matinée à elle, et elle pouvait méditer agréablement sur l’emploi qu’elle ferait de ces quelques heures. Elle était assez au courant des habitudes de Bellomont pour savoir que selon toute vraisemblance elle aurait le champ libre jusqu’au déjeuner. Elle avait vu les Wetherall, les petites Trenor et lady Cressida fourrés en toute sûreté dans l’omnibus, avec Percy Gryce ; Judy Trenor devait être occupée à se faire laver les cheveux ; Carry Fisher avait dû enlever son hôte pour une promenade en voiture, et Ned Silverton était probablement dans sa chambre, à fumer la cigarette du désespoir juvénile. Quant à Kate Corby, elle jouait sans doute au tennis avec Jack Stepney et miss Van Osburgh. Du côté des dames, il ne restait donc plus que Mrs. Dorset, et Mrs. Dorset ne descendait jamais avant le déjeuner : ses médecins, affirmait-elle, lui avaient interdit de s’exposer à l’air vif du matin.