Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/485

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Aux autres membres de la société Lily ne fit pas l’aumône d’une pensée : où qu’ils fussent, il n’y avait guère de chance qu’ils dérangeassent ses projets. Ceux-ci, pour le moment, consistaient à revêtir une robe d’un style un peu plus campagnard et estival que la toilette choisie d’abord, et à descendre l’escalier, l’ombrelle à la main, avec l’allure dégagée d’une dame en quête d’exercice. Le grand hall était vide ; seuls les chiens étaient groupés près du feu : comprenant aussitôt la tenue de sortie de miss Bart, ils se précipitèrent sur elle et lui offrirent avec force démonstrations de l’accompagner. Elle écarta leurs pattes grimpantes et, assurant ces joyeux volontaires qu’elle aurait peut-être l’occasion tout à l’heure de réclamer leur compagnie, elle traversa nonchalamment le salon inoccupé pour gagner la bibliothèque, située à l’extrémité de la maison. La bibliothèque était presque le seul morceau qui subsistât du vieux manoir de Bellomont : c’était une longue pièce spacieuse, révélant les traditions de la mère-patrie, avec l’encadrement classique des portes, les carreaux hollandais de la cheminée et sa grille compliquée aux reluisantes urnes de cuivre. Quelques portraits de famille, des messieurs à joues creuses avec des perruques à nœuds, et des dames avec de larges coiffures et des corps très menus, pendaient parmi les rayons tapissés de livres d’une aimable vétusté : ces livres étaient pour la plupart contemporains des ancêtres en question, et les Trenor qui leur avaient succédé n’avaient pas fait d’additions visibles. En fait, on ne lisait jamais dans la bibliothèque de Bellomont ; mais la pièce jouissait d’une certaine popularité comme fumoir ou comme retraite tranquille pour le flirt. Lily s’était dit toutefois qu’aujourd’hui la bibliothèque pourrait bien être fréquentée par le seul invité qui fût quelque peu capable de lui rendre sa destination première. Elle marchait doucement sur le vieux tapis épais tout parsemé de vastes fauteuils, et avant d’arriver au milieu de la pièce elle s’aperçut qu’elle ne s’était pas trompée. Lawrence Selden, en effet, était assis à l’autre bout ; mais, bien qu’il eût un livre sur les genoux, son attention était ailleurs : elle était retenue par une dame, vêtue de dentelles, dont la ligne, tandis qu’elle se penchait en arrière dans un fauteuil voisin, se détachait avec une sveltesse exagérée sur le cuir sombre.