Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/487

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Et, avec un amical signe de tête au couple qu’elle avait dérangé, miss Bart glissa par la porte vitrée et s’en alla promener sa grâce froufroutante le long de l’avenue.

Elle avait pris le chemin de l’église, mais elle ne marchait pas très vite : le fait n’échappa point à l’observation de Selden qui, debout sur le seuil de la porte, la suivait d’un œil intrigué à la fois et amusé. La vérité, c’est qu’elle éprouvait un désappointement assez vif. Tous ses plans de la journée avaient été fondés sur cette présomption que c’était pour la voir que Selden était venu à Bellomont. Elle s’était attendue, en descendant, à le trouver qui la guettait ; au lieu de cela, elle l’avait surpris dans une situation qui indiquait bien qu’il en avait guetté une autre. Était-ce possible, après tout, qu’il fût venu pour Bertha Dorset ? Celle-ci avait admis l’hypothèse au point de faire son apparition à une heure où elle n’était jamais visible pour le commun des mortels, et Lily, présentement, ne voyait guère le moyen de lui donner tort. Il ne lui vint pas à l’esprit que Selden avait pu être poussé par le simple désir de ne pas passer un dimanche en ville : dans les jugements qu’elles portent sur les hommes, les femmes n’apprennent jamais à mettre de côté le motif sentimental. Mais Lily n’était pas facile à déconcerter ; rien ne la piquait d’honneur comme la concurrence et elle se dit que la venue de Selden, si elle ne signifiait pas qu’il était encore dans les filets de Mrs. Dorset, prouvait qu’il en était si complètement dégagé qu’il ne redoutait pas sa proximité.

Ces pensées l’absorbèrent tellement qu’au pas où elle marchait maintenant il n’était guère probable qu’elle arrivât à l’église avant le sermon, et, finalement, après avoir quitté le jardin pour les sentiers du petit bois, elle oublia ses desseins jusqu’à se laisser choir sur un siège rustique, à une courbe du chemin. L’endroit était charmant, et Lily n’était pas insensible à son charme, ni au fait que sa propre présence le rehaussait encore ; mais elle n’était accoutumée à goûter les joies de la solitude qu’en société, et cette combinaison d’une belle jeune fille et d’un site romanesque lui semblait trop parfaite pour être ainsi gaspillée. Personne toutefois n’apparaissait pour profiter de la circonstance, et, après une demi-heure d’attente stérile, elle se leva et continua d’errer. Peu à peu une fatigue