Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/491

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laient comme des bûchers de lumière ; plus bas se massaient des vergers grisâtres et, de temps à autre, on apercevait la verdure d’une chênaie. Deux ou trois fermes rouges sommeillaient sous les pommiers, et la flèche en bois blanc d’une église de village pointait derrière l’épaule de la colline, tandis que beaucoup plus bas, dans un nuage de poussière, la grande route filait à travers champs.

— Asseyons-nous ici, — proposa Selden, comme ils arrivaient à une crevasse rocheuse, au-dessus de laquelle les hêtres se dressaient à pic parmi des blocs moussus.

Lily se laissa choir sur le rocher, le teint brillant de cette longue grimpade. Elle était assise, muette, la bouche entr’ouverte par l’effort de la montée, les yeux errant paisiblement sur les lignes rompues du paysage. Selden s’étendit à ses pieds sur l’herbe, s’abritant avec son chapeau contre les rayons du soleil et croisant les mains derrière sa tête qui reposait contre le rocher. Il n’avait pas le moindre désir de la faire parler : le silence un peu essoufflé de la jeune fille semblait faire partie du calme général et de l’harmonie des choses. Dans son propre esprit il n’y avait qu’un indolent sentiment de plaisir, émoussant les arêtes vives de la sensation comme le brouillard de septembre estompait le paysage au-dessous d’eux. Mais Lily, malgré son attitude aussi tranquille que celle de Selden, palpitait secrètement au choc des pensées qui l’assaillaient. Il y avait en elle, à ce moment, deux êtres distincts, l’un qui aspirait à long traits la liberté et la joie, l’autre qui haletait dans la sombre petite geôle des inquiétudes. Mais peu à peu les soupirs du prisonnier diminuèrent, ou peut-être son camarade y fit-il moins attention : l’horizon se dilata, l’air devint plus vivifiant, et l’esprit libéré battit des ailes pour s’envoler.

Lily elle-même n’aurait pas su définir cet essor qui semblait la soulever et la balancer au-dessus de ce monde ensoleillé à ses pieds. Était-ce l’amour, se demandait-elle, ou simplement une combinaison accidentelle de pensées et de sensations heureuses ? Dans quelle mesure cet essor était-il dû au prestige de cette merveilleuse après-midi, aux parfums des bois périssants, à l’idée de tout l’ennui dont elle s’était évadée ? Lily n’avait pas dans son passé d’expérience précise à l’aide de quoi elle pût