Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/494

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M. Gryce. On l’avait parfois accusée d’être trop impatiente ; même, Judy Trenor l’avait avertie d’aller lentement. Eh bien, elle ne se presserait pas trop, cette fois ; elle laisserait son prétendant savourer plus longtemps l’incertitude. Là où devoir et plaisir étaient d’accord, il n’était pas dans le caractère de Lily de les séparer. Elle s’était excusée pour la promenade, alléguant une migraine : l’horrible migraine qui, le matin, l’avait empêchée de s’aventurer à l’église. Son apparition au déjeuner confirma cette excuse : elle était comme languissante, toute pénétrée d’une souffrante douceur ; elle tenait un flacon de sels à la main. Des manifestations de ce genre étaient pour M. Gryce une nouveauté ; il se demanda, un peu anxieux, si elle était délicate : il avait des craintes à longue portée pour l’avenir de sa progéniture. Mais la sympathie l’emporta et il conjura Lily de ne pas s’exposer : il associait toujours le grand air à des idées de péril.

Lily avait accueilli sa sympathie avec une reconnaissance langoureuse, insistant — elle serait une si pauvre compagnie ! — pour qu’il se joignît au reste de la société qui, après le déjeuner, s’en allait en plusieurs automobiles faire une visite aux Van Osburgh, à Peekshill. M. Gryce fut touché de tant de désintéressement et, pour tuer l’après-midi qui menaçait d’être longue, il suivit son conseil et partit, funèbre, en cache-poussière et lunettes : comme l’auto s’élançait dans l’avenue, Lily sourit de sa ressemblance avec un scarabée déçu.

Selden avait surveillé ses manœuvres avec une indolence amusée. Elle n’avait pas répondu à sa proposition de passer l’après-midi ensemble ; mais, à mesure que le plan de Lily se déroulait, il s’assurait de plus en plus qu’il y était compris. La maison était vide lorsqu’enfin il entendit son pas sur l’escalier : il sortit de la salle de billard pour la rejoindre. Elle était en tenue de promenade et les chiens bondissaient autour d’elle.

— J’ai pensé qu’après tout l’air me ferait peut-être du bien ! expliqua-t-elle.

Et il convint qu’un remède aussi simple méritait d’être essayé.

L’excursion durerait quatre heures, au moins : Lily et Selden avaient toute l’après-midi devant eux, et cette sensation de loisir et de sécurité acheva d’alléger l’esprit de miss Bart. Avec