Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/496

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— Je sais… je sais… c’est étrange, mais c’est tout juste ce que j’ai senti aujourd’hui.

Les yeux de Selden rencontrèrent avec une douceur cachée ceux de Lily :

— Ce sentiment est-il si rare chez vous ? — dit-il.

Elle rougit un peu sous ce regard :

— Vous me méprisez terriblement, n’est-ce pas ? Mais peut-être est-ce que je n’ai jamais eu le choix. Il n’y avait personne, veux-je dire, pour me parler de la république de l’esprit.

— Il n’y a jamais personne. C’est un pays dont il faut découvrir le chemin soi-même.

— Mais je ne l’aurais jamais découvert si vous ne me l’aviez montré.

— Ah ! il y a des poteaux indicateurs… mais encore faut-il savoir les lire.

— Eh bien, je sais ! je sais maintenant ! — s’écria-t-elle avec ardeur. — Chaque fois que je vous vois, il me semble que j’épelle une des lettres de l’écriteau… et hier, hier soir, à dîner, j’ai brusquement vu un peu plus avant dans votre république.

Selden la regardait toujours, mais d’un œil modifié. Jusque-là il avait goûté, dans sa présence et dans sa conversation, le divertissement esthétique qu’un homme de réflexion est apte à chercher dans des relations capricieuses avec de jolies femmes. Son attitude avait été celle du spectateur qui admire, et il aurait presque regretté de surprendre en elle quelque émotion débilitante qui pût gêner l’accomplissement de ses desseins. Mais, à cette heure, c’était précisément cette faiblesse entrevue qui devenait le plus intéressant de sa personne. Il l’avait saisie, alors, dans un moment de désarroi ; son visage était pâle et altéré, et la diminution même de sa beauté lui prêtait un charme poignant. « Voilà de quoi elle a l’air quand elle est seule ! » Telle avait été la première pensée de Selden ; et la seconde fut de noter en elle le changement produit par sa venue. C’était le point dangereux de leurs rapports qu’il ne pouvait mettre en doute la spontanéité de son goût, à elle, pour lui, Selden. Sous quelque angle qu’il observât leur intimité naissante, il n’arrivait pas à la faire rentrer dans le plan de vie de Lily ; et d’être l’imprévu dans une carrière si soigneu-