Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/498

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


tant que nos poumons peuvent fonctionner dans un autre air. L’alchimie véritable consiste à pouvoir reconvertir l’or en quelque chose d’autre ; et voilà le secret que la plupart de vos amis ont perdu.

Lily méditait.

— Ne croyez-vous pas, — repartit-elle un instant après, — que les gens qui trouvent à redire à la société sont trop enclins à voir en elle une fin et non un moyen, tout comme les gens qui méprisent l’argent en parlent comme s’il était fait uniquement pour être enfoui dans des sacs et dévoré des yeux ? N’est-il pas plus juste de les considérer tous deux comme des occasions dont on se sert avec stupidité ou avec intelligence, selon les capacités que l’on a ?

— C’est certainement la saine manière de voir ; mais ce qu’il y a d’étrange dans cette question de la société, c’est que les gens qui la considèrent comme une fin en soi sont ceux qui en font partie, et non les critiques du dehors. C’est juste le contraire de ce qui arrive pour la plupart des spectacles : le public peut subir l’illusion, mais les acteurs, eux, savent que la vie réelle est de l’autre côté de la rampe. Les gens qui utilisent la société comme divertissement après le travail en font l’usage qu’il faut ; mais quand elle devient la chose en vue de laquelle on travaille, elle dénature toutes les relations de la vie. (Selden se souleva sur son coude.) Dieu sait — continua-t-il — que je ne voudrais pas déprécier l’aspect décoratif de l’existence ! Il me semble que le sens de la splendeur se justifie assez par ce qu’il a produit. Le malheur est que tant de nature humaine soit gâchée en route. Si nous sommes tous la matière brute de certains effets ici-bas, on aimerait mieux être la flamme qui trempe l’épée que le coquillage qui teint un manteau de pourpre. Et une société comme la nôtre gaspille tant de bonnes choses pour produire son petit morceau de pourpre ! Regardez un garçon comme Ned Silverton : il a vraiment trop de valeur pour servir à refourbir les armes rouillées d’une femme du monde. Voilà un jeune homme qui part à la découverte de l’univers : n’est-ce pas une pitié qu’il finisse par le trouver dans le salon de Mrs. Fisher ?

— Ned est un gentil garçon, et j’espère qu’il gardera ses illusions assez longtemps pour qu’elles lui inspirent de jolies