Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/500

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— Ah chère miss Bart, je ne suis pas la divine Providence : je ne peux pas vous garantir que vous jouirez vraiment des choses que vous cherchez à obtenir !

— Alors, ce que vous trouvez de mieux à me dire, c’est qu’après avoir lutté pour les obtenir je ne les aimerai probablement pas ? (Elle poussa un soupir profond.) Quel misérable avenir vous prévoyez pour moi !

— Mais… vous-même, est-ce que vous ne l’avez jamais prévu ?

Lentement sa joue se colora : ce n’était pas, cette rougeur, un signe d’agitation ; elle montait des sources les plus profondes de la sensibilité ; c’était comme si l’effort de l’esprit l’avait amenée au jour.

— Oui, bien souvent, — dit-elle, — mais il m’apparaît tellement plus sombre quand c’est vous qui me le montrez !

Il ne répondit pas à cette exclamation, et pendant une minute ils se turent ; quelque chose palpitait entre eux dans le vaste silence de l’atmosphère. Puis, brusquement, elle se tourna vers lui avec une sorte de véhémence :

— Pourquoi me traitez-vous ainsi ? — s’écria-t-elle. — Pourquoi me rendez-vous haïssable tout ce que j’ai choisi, si vous n’avez rien à me donner à la place ?

Ces mots éveillèrent Selden de la rêverie où il était plongé. Il ne savait pas lui-même pourquoi il avait donné ce tour à leur discussion : c’était le dernier emploi qu’il aurait assigné dans son esprit à une après-midi de tête-à-tête avec miss Bart. Mais c’était un de ces moments où aucun des deux interlocuteurs ne semble parler après délibération : en chacun d’eux une voix intérieure implorait l’autre à travers d’insondables profondeurs de sentiment.

— Non, je n’ai rien à vous donner à la place ! — dit-il, en se redressant et se tournant de manière à se trouver en face d’elle. — Si j’avais quelque chose, ce serait à vous, vous le savez bien.

Elle accueillit cette abrupte déclaration d’une manière encore plus étrange que celle dont il l’avait faite : elle laissa tomber sa tête dans ses mains et il vit que pendant un instant elle pleurait.

Ce ne fut qu’un instant, toutefois : quand il se pencha près