Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/504

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— Tout ce que je peux dire, Lily, c’est que je ne vous comprends pas !

Elle se renversa au fond de son fauteuil en soupirant, dans son déshabillé matinal de dentelles et de mousseline, tournant l’épaule avec indifférence aux ennuyeux papiers qui encombraient son bureau, tandis qu’elle examinait, avec l’œil du médecin qui a perdu tout espoir, le patient debout devant elle.

— Encore si vous ne m’aviez pas dit que vous preniez l’affaire Gryce au sérieux !… Mais vous me l’avez fait entendre assez clairement dès le début !… Autrement, pourquoi m’auriez-vous demandé de vous dispenser du bridge et d’écarter Carry Fisher et Kate Corby ? Je ne suppose pas que ce fût parce qu’il vous amusait : personne d’entre nous n’aurait pu penser que vous le supporteriez un seul instant si vous n’aviez pas l’intention de l’épouser. Et tout le monde a joué son rôle à ravir ! Tout le monde avait à cœur de vous aider. Même Bertha ne s’est mêlée de rien, il faut le reconnaître, jusqu’à l’arrivée de Lawrence, que vous lui avez enlevé. Après cela, elle avait le droit de se venger : pourquoi diable vous êtes-vous mise en travers de sa route ? Vous connaissez Lawrence Selden depuis des années : pourquoi vous êtes-vous conduite comme si vous veniez de le découvrir ? Si vous aviez une dent contre Bertha, le moment était bien mal choisi pour le montrer : vous auriez pu tout aussi bien régler ce compte après votre mariage !… Je vous avais dit que Bertha était dangereuse. En arrivant ici, elle était dans de détestables dispositions, mais la venue inopinée de Lawrence l’avait mise de bonne humeur, et, si vous l’aviez seulement laissée croire que c’était pour elle qu’il était venu, elle n’aurait jamais eu l’idée de vous jouer un pareil tour… Oh ! Lily, vous ne réussirez jamais à rien si vous n’êtes pas plus sérieuse !

Miss Bart accepta cette semonce dans un esprit d’absolue impartialité. Pourquoi s’en serait-elle fâchée ? C’était la voix de sa propre conscience qu’elle entendait à travers les reproches de Mrs. Trenor. Mais pour sa conscience même il lui fallait inventer un semblant de défense.

— Je n’ai pris qu’un jour de congé : je croyais qu’il avait l’intention de rester ici toute la semaine, et je savais que monsieur Selden partait ce matin.