Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/512

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presque rien que je ne pourrais obtenir de lui. Ce garçon a la rage de connaître les gens qui ne veulent pas le connaître, et, quand un bonhomme est dans ces dispositions-là, il n’y a rien qu’il ne fasse pour la première femme qui le prend en main.

Lily hésita, un moment. Le début du discours de son compagnon avait fait jaillir en elle un courant d’idées intéressantes, qui se trouvait brutalement interrompu par le seul nom de M. Rosedale. Elle protesta faiblement :

— Mais vous savez bien que Jack a essayé de le mettre en circulation, et qu’il a été impossible.

— Oh ! pourquoi ?… parce qu’il est gras et luisant, et qu’il a des manières de boutiquier !… Eh bien, tout ce que je peux dire, c’est que les gens qui sont assez adroits pour être polis avec lui maintenant auront fait une rudement bonne spéculation. D’ici à quelques années, il sera reçu dans le monde, que nous le voulions ou non, et alors il ne donnera plus un tuyau d’un demi-million pour un dîner.

Lily abandonna en esprit l’importune personnalité de M. Rosedale pour retourner au courant de pensées que les premiers mots de Trenor avaient mis en mouvement. Ce monde immense et mystérieux de Wall Street, avec ses « tuyaux » et ses « arbitrages », ne pourrait-elle trouver là les moyens de sortir de cette mauvaise passe ? Elle avait souvent entendu parler de femmes gagnant ainsi de l’argent par l’intermédiaire de leurs amis : pas plus que la majorité de son sexe, elle n’avait de notions précises sur la nature exacte de ces transactions, et ce vague même semblait en atténuer l’indélicatesse. Sans doute, elle ne pouvait s’imaginer, en aucun cas, s’abaissant jusqu’à tirer un « tuyau » de M. Rosedale ; mais n’y avait-il pas à son côté un homme qui possédait cette denrée précieuse, et qui, en tant que mari de son amie la plus chère, était avec elle dans des rapports d’intimité quasi fraternelle ?

Tout au fond d’elle-même, Lily savait bien que ce n’était pas en faisant appel à l’instinct fraternel qu’elle avait chance d’émouvoir Gus Trenor ; mais cette façon d’expliquer la situation en déguisait en quelque sorte la crudité, et elle tenait toujours à sauvegarder scrupuleusement les apparences à ses propres yeux. Le raffinement de sa personne avait un équiva-