Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/514

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soulagement se fit jour dans un éclat de rire.) Voyons, vous savez bien qu’elle vous est toute dévouée.

— Elle est ma meilleure amie, et c’est pourquoi je n’aime pas à la contrarier. Mais je suppose que vous êtes au courant : vous savez ce qu’elle désirait. Elle avait à cœur, pauvre chérie, de me voir épouser… épouser une grosse fortune.

Elle s’arrêta, hésitante, avec un léger embarras, et Trenor, se retournant brusquement, fixa sur elle un regard d’intelligence croissante :

— Une grosse fortune ?… Ô mon Dieu !… vous ne voulez pas dire Gryce ?… Non, vraiment, c’est lui ?… Oh ! n’ayez pas peur, je n’en parlerai pas ; vous pouvez avoir confiance, je n’ouvrirai pas la bouche… Mais Gryce, bonté divine, Gryce !… Et Judy a réellement cru que vous pourriez vous résigner à épouser ce sinistre petit serin ?… Mais vous n’avez pas pu, hein ? Et alors vous lui avez signifié son congé, et voilà pourquoi il a filé, ce matin, par le premier train ?

Il se pencha en arrière, se carrant encore plus sur le siège, comme s’il se dilatait dans la conscience joyeuse de sa propre perspicacité.

— Comment diable Judy a-t-elle pu croire que vous feriez une chose pareille ?… Moi, je le lui aurais bien dit, que jamais vous ne pourriez vous accommoder d’une pareille poule mouillée !

Lily poussa un soupir plus profond :

— Il me semble parfois — murmura-t-elle — que les hommes comprennent les mobiles d’une femme mieux que les autres femmes.

— Certains hommes, oui, sûrement !… Moi, je l’aurais bien dit à Judy, — répéta-t-il, exultant de la supériorité implicite qu’il s’acquérait sur sa femme.

— Je pensais bien que vous comprendriez : voilà pourquoi je désirais vous parler, — répliqua miss Bart. — Je ne peux pas faire un mariage de ce genre-là ; c’est impossible. Mais je ne peux pas davantage continuer à vivre comme le font toutes les femmes autour de moi. Je dépends presque entièrement de ma tante, et, bien qu’elle soit très bonne pour moi, elle ne me sert pas de pension fixe, et dernièrement j’ai perdu de l’argent au jeu, et je n’ose pas le lui dire… J’ai payé mes dettes