Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/515

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de jeu, naturellement, mais il ne me reste presque rien pour mes autres dépenses, et, si je continue ma vie actuelle, je me trouverai bientôt dans de terribles difficultés… J’ai un tout petit revenu personnel, mais je crains qu’il ne soit pas bien placé, car il semble rapporter moins chaque année, et je suis tellement ignorante en matière d’argent que je ne sais pas si l’homme d’affaires de ma tante, qui s’en occupe, est de bon conseil.

Elle s’arrêta, un instant, et reprit d’un ton plus détaché :

— Je n’avais pas l’intention de vous ennuyer de tout cela, mais j’ai besoin de votre assistance pour faire comprendre à Judy que je ne peux pas, dans ce moment-ci, continuer à vivre comme il faut vivre au milieu de vous tous. Je m’en vais demain rejoindre ma tante à Richfield, et j’y passerai le reste de l’automne ; je renverrai ma femme de chambre et j’apprendrai à raccommoder mes nippes moi-même.

À ce tableau de la beauté en détresse, dont le pathétique était rehaussé par la légèreté de la touche, un murmure de commisération indignée échappa à Trenor. Vingt-quatre heures plus tôt, si sa femme l’avait consulté sur l’avenir de miss Bart, il aurait répondu que, pour une jeune fille sans le sou et avec des goûts extravagants, le mieux était d’épouser le premier homme riche qu’elle pourrait attraper ; mais, avec l’objet de la discussion à ses côtés, s’adressant à sa sympathie, lui donnant à sentir qu’il la comprenait mieux que ses amies les plus chères, et confirmant cette assurance par le muet appel de son exquise proximité, il était prêt à jurer qu’un tel mariage était un sacrilège, et que son propre honneur était engagé à faire tout ce qui dépendait de lui pour la protéger contre les conséquences de son désintéressement. Cet instinct était renforcé par la considération que, si elle avait épousé Gryce, elle aurait été entourée de louanges et d’approbations, tandis qu’ayant refusé de se sacrifier aux convenances de son intérêt, elle était seule à supporter tout le coût de la résistance. Que diable, s’il arrivait à tirer d’embarras une sangsue de profession comme Carry Fisher, simple habitude mentale correspondant aux titillations physiques de la cigarette ou du cocktail, il pouvait sûrement en faire autant pour une jeune fille qui en appelait à ses meilleurs sentiments et qui lui confiait ses chagrins avec toute la simplicité d’un enfant…