Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/516

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Trenor et miss Bart prolongèrent leur promenade bien après le coucher du soleil ; et, avant le retour, il avait essayé, avec quelque apparence de succès, de lui démontrer que, si elle voulait seulement se fier à lui, il pourrait lui gagner une jolie somme d’argent sans compromettre son modeste capital. Elle était trop sincèrement ignorante des manipulations de la Bourse pour comprendre ses explications techniques, ou peut-être même pour s’apercevoir qu’il glissait rapidement sur certains points : la brume qui enveloppait la transaction servit de voile à son embarras et, à travers la buée environnante, ses espérances se dilatèrent comme des lampes dans le brouillard. Elle retint seulement que ses modiques revenus se multiplieraient mystérieusement, sans risques pour elle-même, et l’assurance que ce miracle se produirait sous peu, sans fastidieux intervalle d’incertitude et de réaction, triompha de ses derniers scrupules.

De nouveau elle sentit l’allègement de son fardeau, et, en même temps, la mise en liberté d’activités réprimées. Une fois les soucis immédiats conjurés, il était aisé de prendre la résolution de ne jamais se retrouver dans de pareils embarras, et, dès lors que la nécessité de l’économie et du renoncement quittait le premier plan de sa conscience, elle était prête à faire face aux autres exigences que la vie pourrait lui imposer. Celle, par exemple, qui se présenta aussitôt, de laisser Trenor, sur le siège de la voiture, se pencher un peu, se rapprocher encore d’elle et poser une main protectrice sur la sienne, ne lui coûta qu’un frisson momentané de répugnance. Il entrait dans son jeu de lui faire sentir que son appel avait été une impulsion toute spontanée, causée par la sympathie qu’elle avait pour lui ; et la sensation retrouvée de son pouvoir sur les hommes, tout en consolant son amour-propre blessé, contribuait aussi à obscurcir le sentiment des droits auxquels l’attitude de Trenor faisait allusion. C’était un homme lourd et grossier, qui, sous son air d’autorité, n’était qu’un simple comparse dans le spectacle luxueux que payait son argent : sûrement, pour une fille adroite, ce serait chose facile que de le tenir par la vanité, et de laisser ainsi toutes les obligations de son côté, à lui.