Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/519

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le genre de scène où Lily s’était souvent imaginée elle-même jouant le premier rôle, et le fait qu’elle n’était une fois de plus qu’une spectatrice sans importance, et non la figure mystiquement voilée qui centralisait l’attention, fortifia sa résolution d’assumer cet emploi avant la fin de l’année. Elle avait beau être délivrée de ses tracas immédiats, elle n’était pas aveugle, elle savait qu’ils pouvaient revenir : ce répit ne faisait que lui donner assez de ressort pour triompher encore de ses doutes, et pour reprendre confiance dans sa beauté, dans son pouvoir, dans l’ensemble des capacités qui l’appelait à une destinée brillante. Comment une personne consciente de pareilles aptitudes à maîtriser la vie et à en jouir, serait-elle condamnée à un perpétuel insuccès ? Ses erreurs semblaient facilement réparables, à la lumière de son assurance retrouvée.

La découverte, dans un banc voisin, du profil sérieux de M. Percy Gryce et de sa barbe soignée donnait encore plus d’à-propos à ces réflexions. Il y avait quelque chose de presque nuptial dans son aspect : son large gardénia blanc avait un air de symbole qui parut de bon augure à Lily. Après tout, vu dans une pareille assemblée, il n’était pas trop ridicule : un critique bienveillant aurait pu qualifier sa lourdeur de gravité, et il était à son avantage en cette attitude passive et distraite qui fait ressortir les bizarreries des gens agités. Elle se figurait qu’il était de ceux dont les idées sentimentales sont éveillées par l’imagerie conventionnelle d’un mariage, et elle se vit déjà, dans les serres discrètes de la maison Van Osburgh, jouant avec art sur une sensibilité ainsi préparée pour son toucher. D’ailleurs, quand elle regardait les femmes autour d’elle, et qu’elle se rappelait l’image que son miroir lui avait laissée, il ne semblait pas qu’il y eût besoin d’une habileté bien grande pour réparer sa « gaffe » et ramener M. Gryce à ses pieds.

La vue de la tête brune de Selden dans un banc presque en face d’elle dérangea pour un moment l’équilibre de sa sérénité. Leurs yeux se croisèrent et le sang lui monta aux joues ; mais bientôt ce fut un mouvement contraire, et comme une vague de résistance et de retraite. Elle ne désirait pas le revoir : non qu’elle redoutât son influence, mais sa présence avait toujours pour résultat de déprécier ses aspirations, de déplacer l’axe de