Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/520

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son univers. De plus, il était le rappel vivant de la plus grande faute de sa carrière, et le fait qu’il en était la cause n’adoucissait pas les sentiments de Lily à son égard. Elle pouvait encore imaginer un mode idéal d’existence, où par-dessus tout le reste qui s’y trouvait accumulé, l’intimité avec Selden serait le dernier mot du luxe ; mais, dans le monde tel qu’il était, un semblable privilège coûterait probablement plus qu’il ne valait…

— Lily, ma chère, je ne vous ai jamais vue aussi jolie ! On dirait qu’il vient de vous arriver quelque chose de délicieux !

La jeune fille qui formulait ainsi son admiration pour sa brillante amie ne suggérait pas, dans sa propre personne, la possibilité d’aventures aussi heureuses. Miss Gertrude Farish était le véritable type de la médiocrité sans effet. Sans doute il y avait dans le regard ouvert et franc, dans la fraîcheur du sourire, des qualités compensatrices, mais c’étaient des qualités que seul l’observateur sympathique pouvait apercevoir avant de remarquer que ses yeux étaient d’un gris ordinaire et que ses lèvres n’avaient pas de courbes obsédantes. L’opinion de Lily sur elle oscillait entre la pitié pour sa destinée restreinte et l’impatience pour la façon joyeuse dont elle l’acceptait. Aux yeux de miss Bart, comme aux yeux de sa mère, se résigner à la médiocrité était un signe évident de bêtise ; et il y avait des moments où, consciente du don qu’elle possédait de paraître et d’être exactement ce que réclamait l’occasion, elle avait presque le sentiment que c’était par choix que d’autres jeunes filles étaient laides et inférieures. Certainement personne n’était obligé de confesser la résignation à son sort au point où la confessaient, par sa couleur destinée à « faire de l’usage », la robe de Gerty Farish, et l’air abattu de son chapeau : il est presque aussi sot de laisser deviner par vos vêtements que vous vous savez laide que de proclamer par eux que vous vous croyez belle.

Sans doute, comme la destinée de Gerty était d’être pauvre et médiocre, elle agissait sagement en s’occupant de philanthropie et de concerts symphoniques ; mais il y avait quelque chose d’irritant dans sa présomption que l’existence n’offrait pas de plaisirs plus élevés, et que la vie resserrée dans un petit appartement pouvait être aussi intéressante, aussi passionnante