Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/523

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carte.) Naturellement, vous avez entendu dire qu’il est tout à fait sous le charme d’Evie Van Osburgh ? Ma cousine Grace est enchantée : c’est un vrai roman ! Il l’a rencontrée pour la première fois chez les George Dorset, il y a seulement six semaines, et c’est le meilleur mariage que pouvait faire cette chère Evie. Oh ! je ne veux pas dire à cause de l’argent, — elle en a bien assez par elle-même, — mais c’est une fille tranquille, casanière, et il paraît qu’il a exactement les mêmes goûts : ils sont tout à fait assortis.

Lily regardait distraitement le saphir blanc sur sa couche de velours. Evie Van Osburgh et Percy Gryce ? Les deux noms résonnaient avec un bruit moqueur dans son cerveau. Evie Van Osburgh ? La plus jeune, la plus boulotte, la plus sotte des quatre filles, sottes et boulottes, que Mrs. Van Osburgh, avec une incomparable astuce, avait casées une à une dans les plus enviables niches !… Ah ! heureuses les jeunes filles qui grandissent sous l’aile d’une mère aimante, — une mère qui sait combiner les occasions sans concéder de faveurs, qui sait profiter de la proximité sans permettre que l’habitude endorme le désir !… La jeune fille la plus maligne peut se tromper quand ses propres intérêts sont en jeu ; à un moment, elle avancera trop ; à un autre, elle reculera trop : il faut la vigilance et la prévoyance infaillibles d’une mère pour déposer ses filles saines et sauves dans les bras de la richesse et des convenances.

La gaieté passagère de Lily sombra sous le sentiment renouvelé de l’échec. La vie était vraiment trop stupide, trop « gaffeuse » ! Pourquoi les millions de Percy Gryce allaient-ils se joindre à une autre grande fortune, pourquoi cette jeune fille maladroite devait-elle être mise en possession de pouvoirs dont elle ne saurait jamais se servir ?

Lily fut tirée de ses méditations par une main qui lui touchait familièrement le bras : elle se retourna et vit à son côté Gus Trenor. Elle eut un frisson de dépit : de quel droit la touchait-il ?… Heureusement, Gerty Farish s’était dirigée vers la table voisine et ils étaient seuls tous les deux.

Trenor, plus gros que jamais dans son étroite redingote, et coloré plus qu’il n’aurait fallu par les libations nuptiales, fixait les yeux sur elle avec une approbation qu’il ne cherchait guère à déguiser.