Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/524

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— Pardieu, Lily, vous êtes vraiment étourdissante !

Il avait pris peu à peu l’habitude de l’appeler par son petit nom, et elle n’avait jamais pu trouver le joint pour l’en corriger. D’ailleurs, dans son clan, tous, hommes et femmes, s’appelaient par leur petit nom ; ce n’était que sur les lèvres de Trenor que cette appellation familière avait pour elle une signification déplaisante.

— Eh bien ! — continua-t-il, toujours jovial et sans percevoir aucunement la contrariété de Lily. — Êtes-vous décidée ?… lequel de ces petits bijoux allez-vous vous commander demain chez Tiffany ?… J’ai un chèque pour vous dans ma poche qui pourra vous mener assez loin !

Lily lui lança un coup d’œil inquiet : il parlait plus haut que d’habitude, et le salon commençait à se remplir. Mais elle s’assura du regard qu’ils étaient encore hors de portée des oreilles, et l’appréhension fit place au plaisir.

— Un autre dividende ? — demanda-t-elle, en souriant et en se rapprochant de lui dans le désir de n’être pas entendue.

— Pas tout à fait : j’ai vendu à la hausse, et je vous ai gagné quatre mille dollars… Pas trop mal pour un début, hein ?… Je suppose que vous allez commencer à vous croire un spéculateur assez habile… Et peut-être penserez-vous aussi que le pauvre vieux Gus n’est pas l’espèce d’âne que certaines gens prétendent.

— Je pense que vous êtes le meilleur des amis ; mais je ne puis vous remercier maintenant comme il faudrait.

Elle plongea ses yeux dans ceux de Trenor, et son regard suppléa la poignée de main qu’il aurait réclamée s’ils avaient été seuls, — et comme Lily était contente qu’ils ne le fussent pas ! — La nouvelle la pénétrait d’une ardeur comparable à celle qui suit la cessation soudaine d’une douleur physique. Le monde n’était pas si stupide ni si « gaffeur », après tout : de temps en temps, la chance visitait même les plus malchanceux. À cette pensée, elle sentit ses esprits renaître : c’était un des traits de son caractère qu’un petit bonheur, si mince qu’il fût, donnait l’essor à toutes ses espérances. Elle réfléchit aussitôt que Percy Gryce n’était pas irrévocablement perdu ; elle sourit en songeant combien ce serait amusant de le reprendre à Evie Van Osburgh. Si elle, Lily, voulait s’en donner la peine,