Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/525

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comment une pauvre niaise comme Evie pourrait-elle soutenir la lutte ?… Elle regarda autour d’elle, espérant apercevoir Gryce ; mais ses yeux ne rencontrèrent que la personne luisante de M. Rosedale, qui se glissait à travers la foule avec un air moitié obséquieux, moitié intrus : on aurait dit qu’au moment où sa présence serait remarquée, elle s’enflerait jusqu’à occuper toute la pièce.

Ne désirant pas être la cause de ce miraculeux développement, Lily reporta vivement les yeux sur Trenor, à qui l’expression de sa gratitude ne semblait pas avoir procuré la complète satisfaction qu’elle avait prétendu lui octroyer.

— Au diable les remerciements !… je n’ai pas besoin de remerciements… mais je voudrais bien avoir le moyen de vous dire deux mots de temps en temps ! — grommela-t-il. — Je croyais que vous deviez passer tout l’automne avec nous, et je vous ai à peine entrevue, le mois dernier. Pourquoi ne reviendriez-vous pas à Bellomont ce soir ? Nous sommes tout seuls, et Judy est d’une humeur massacrante. Venez donc remonter un peu un vieux camarade. Si vous dites oui, je vous ramènerai en auto et vous pourrez téléphoner à votre femme de chambre d’apporter vos bagages par le prochain train.

Lily secoua la tête avec un charmant air de regret :

— Je le voudrais… mais c’est tout à fait impossible. Ma tante est rentrée en ville, et il faut que je passe ces premiers jours auprès d’elle.

— Ce qu’il y a de sûr, c’est que depuis que nous sommes copains, je vous vois beaucoup moins que du temps où vous étiez l’amie de Judy ! — poursuivit-il, sans avoir conscience de sa perspicacité.

— Où j’étais l’amie de Judy ?… Ne suis-je plus son amie ?… Vraiment vous dites les choses les plus absurdes !… Si j’étais toujours à Bellomont, vous vous fatigueriez de moi bien plus vite que Judy… Mais venez me voir chez ma tante, la première fois que vous passerez l’après-midi en ville : nous causerons tous les deux bien gentiment, bien tranquillement, et vous me direz comment je dois placer ma petite fortune.

C’était parfaitement vrai que, durant les trois ou quatre dernières semaines, elle était demeurée absente de Bellomont sous le prétexte d’autres visites à la campagne ; mais elle com-