Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/529

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une attitude expectative, et elle continuait à fixer les yeux, sans rien dire, juste au niveau de son crâne poli. Le regard paracheva ce que le silence impliquait.

Rosedale rougit lentement, se dandina, caressa la grosse perle noire de sa cravate et tortilla nerveusement sa moustache ; puis, toisant miss Bart, il recula, et avec un regard oblique vers Selden :

— Sur mon âme, — dit-il, — je n’ai jamais vu une toilette plus éblouissante. Est-ce la dernière création de la couturière que vous allez voir au Benedick ? En ce cas, je m’étonne que toutes les femmes n’y aillent pas aussi !

Ces paroles se projetèrent nettement contre le silence de Lily, et elle vit dans un éclair que c’était sa faute si elles avaient tant d’accent. Dans une conversation ordinaire elles auraient pu passer inaperçues ; mais après ce silence prolongé elles prenaient une signification spéciale. Elle sentit, sans regarder, que Selden avait aussitôt saisi la chose, et qu’il ne pouvait pas ne pas établir un rapport entre cette allusion et la visite qu’elle lui avait faite. Cette certitude accrut son irritation contre Rosedale, mais elle comprit aussi que c’était le moment où jamais de se le rendre favorable, quelque odieux que ce put être de le faire en présence de Selden.

— Comment savez-vous que les autres femmes ne vont pas chez ma couturière ? — répondit-elle. — Vous voyez que je ne crains pas de donner son adresse à mes amis !

Son regard et son intonation rangeaient si évidemment Rosedale dans ce cercle privilégié que les petits yeux du personnage se plissèrent de gratitude, et qu’un sourire de connaisseur releva sa moustache.

— Par dieu, vous n’avez rien à craindre ! — déclara-t-il. — Vous pourriez leur donner tout le trousseau, et vous gagneriez au petit galop !

— Ah ! c’est gentil ce que vous dites là… Et vous seriez encore plus gentil, si vous vouliez bien m’emmener dans un coin tranquille et m’apporter un verre de limonade ou de quelque autre boisson inoffensive avant que nous nous précipitions tous au train…

Cela dit, elle se retourna, le laissant se pavaner à ses côtés à travers les groupes qui se formaient sur la terrasse,