Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/709

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nables. Que voulez-vous ! il est jeune aussi, Raoul, et, maigre ses vingt-cinq ans c’est lui le plus « gosse » de nous deux. Et je lui obéis, et je cède à ses caprices, car il est un enfant gâté… Mais pourvu qu’il n’ait pas pris froid, lui !… Moi, j’en serai quitte pour me faire mettre dans le dos par Nanette un bon cataplasme visqueux, bouillant, piquant… Et, justement, on frappe à ma porte. C’est elle. Je vous présente Nanette, ma sœur de lait.

Car j’ai une sœur de lait, comme dans les comédies classiques. Elle est tout plein gentille, avec sa figure ronde et rose et sa coiffe bretonne, qu’elle a le bon goût de préférer aux chapeaux de la mercière ou des grands magasins, et sa jupe de drap noir ourlée de velours, froncée en bourrelet autour de sa taille mince.

— Bonjour, Nanon…

Et je tousse.

Elle allait poser le plateau sur lequel fume mon chocolat, mais elle l’élève avec indignation au-dessus de sa tête :

— Bon saint Joseph ! vous êtes enrhumée, madame Laurette.

— Oui, Nanon, un peu.

Je me fais toute petite, très humble : elle me bouscule, ma Nanon, depuis notre enfance et nos gamineries joyeuses ; elle me gronde maintenant, elle me soigne à sa manière, elle dit que « je ferais perdre patience aux saints du paradis », que « ce n’est pas Dieu possible de ne pas s’enrhumer avec des chemises et des bas en toile d’araignée, des jupons en soie de rien, qui ne se tient même pas, et tout ça ajouré d’entre-deux, d’entre-trois, d’entre-quatre, à faire pitié aux gens raisonnables et à faire rougir la douce mère du doux Jésus… »

Mais, quand elle m’a bien grondée, elle se radoucit, elle me gâte, elle me pardonne.

Elle va même jusqu’à me pardonner de modeler des statuettes qu’elle trouve sans pudeur, mais se signe au seuil de la chambre qui me sert d’atelier.

— Ça vous rapporterait donc pas autant d’argent, de sculpter des bons Dieux ? — dit-elle naïvement.

Et puis elle se rassure en pensant qu’après tout je suis paisible et sage, et qu’il ne me prend jamais fantaisie de me promener dans le costume succinct de mes petites nymphes… qu’elle nomme mes « païenneries ».