Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/790

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pas été fait pour calmer ses nerfs : bien que les fiançailles d’Evie Van Osburgh ne fussent pas encore officielles, c’était un de ces secrets auxquels sont déjà initiés les innombrables amis intimes de la famille ; et tout le train des invités bourdonnait d’allusions et de pronostics. Lily avait le vif sentiment du rôle qu’elle jouait dans ce drame à demi-mots : elle connaissait à merveille la qualité d’amusement que la situation comportait. Ses amis ne goûtaient le plaisir que sous des formes assez crues : ils devaient exulter devant des complications de cet ordre ; ils aimaient à surprendre le destin en flagrant délit de mauvaise farce. Lily savait assez bien se conduire dans les passes difficiles. Elle avait, à la perfection, l’air qu’il fallait, moitié victoire, moitié défaite : chaque insinuation venait se briser contre la belle indifférence de ses manières. Mais l’effort nécessaire à cette attitude lui devenait douloureux ; la réaction fut rapide, et elle retomba à un plus profond dégoût d’elle-même.

Comme toujours chez elle, cette répulsion trouva son débouché dans une antipathie plus violente pour son entourage : elle se révolta contre la laideur satisfaite du noyer noir de Mrs. Peniston, le vernis glissant des carreaux de l’anti-chambre et les odeurs mélangées de savon et d’encaustique qu’elle huma en entrant.

L’escalier n’avait pas encore de tapis, et, comme elle gagnait sa chambre, elle fut arrêtée sur le palier par la marée montante du savonnage. Rassemblant ses jupes, elle se jeta de côté avec un geste d’impatience ; et, ce faisant, elle eut la sensation bizarre de s’être déjà trouvée dans la même situation, mais dans un milieu différent. Il lui semblait redescendre l’escalier de Selden ; et, comme elle s’apprêtait à faire des observations à la personne qui dispensait ce déluge savonneux, elle rencontra, levé sur elle, un regard qui une fois déjà l’avait dévisagée dans des circonstances analogues. C’était la femme de ménage du Benedick, laquelle, appuyée sur ses coudes rougis, l’examinait avec la même intrépide curiosité, la même visible répugnance à lui livrer passage. Mais, cette fois, miss Bart était sur son propre terrain :

— Ne voyez-vous pas que je veux passer ? Otez votre seau, je vous prie ! dit-elle vertement.