Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/793

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propre personne, le long de perspectives aux couleurs neutres et ternes, jusqu’à un âge mûr qui ressemblerait à celui de Grace Stepney. Lorsqu’elle aurait cessé d’amuser Judy Trenor et ses amis, elle en serait réduite à amuser Mrs. Peniston : dans quelque direction qu’elle regardât, elle n’entrevoyait qu’un avenir d’esclavage au service des caprices d’autrui, et jamais la possibilité d’ « affirmer » son ardente personnalité.

Un coup de sonnette à la porte d’entrée résonna énergiquement à travers la maison vide, et lui fit soudain concevoir toute l’étendue de son ennui. C’était comme si les mois fâcheux qu’elle venait de passer avaient pour couronnement cette solitaire et interminable soirée : — si seulement ce coup de sonnette signifiait un appel du monde extérieur, était un gage qu’on se souvenait encore d’elle et qu’on la désirait !…

Au bout de quelques instants, une femme de chambre vint annoncer qu’il y avait quelqu’un là, qui demandait à voir miss Bart ; et, sur les instances de Lily qui réclamait des indications plus précises, elle ajouta :

— C’est Mrs. Haffen, miss ; elle ne veut pas dire ce qui l’amène.

Lily, à qui ce nom ne rappelait rien, ouvrit la porte et se trouva en face d’une femme en chapeau rafalé, qui se tenait solidement plantée sous la lanterne du vestibule. L’éclat du gaz se reflétait sur sa figure marquée de petite vérole et sur sa calvitie rougeâtre, visible à travers les maigres filets de ses cheveux paille. Lily regarda la femme de ménage avec surprise.

— Vous désirez me voir ? — demanda Lily.

— Je voudrais vous dire un mot, miss.

Le ton n’était ni agressif ni conciliant ; il ne révélait rien du message de celle qui parlait. Néanmoins, un instinct de précaution avertit Lily de se retirer plus loin de la servante qui se tenait aux écoutes.

Elle fit signe à Mrs. Haffen de la suivre dans le salon, et elle referma la porte après qu’elles furent entrées.

— Qu’est-ce que vous désirez ? — s’informa-t-elle.

La femme de ménage, selon la coutume de ses semblables, avait les bras croisés sous son châle. Elle l’entr’ouvrit et montra un petit paquet enveloppé dans un journal sale.