Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/796

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découverte soudaine : à la lumière du lustre de Mrs. Peniston, elle venait de reconnaître l’écriture de la lettre. C’était une écriture large et disjointe, avec une recherche de virilité qui n’en déguisait que peu l’incohérente faiblesse, et les mots griffonnés d’une encre épaisse, sur un papier de nuance pâle, frappèrent l’oreille de Lily comme si elle les avait entendu prononcer.

Tout d’abord elle ne saisit pas toute la gravité de la situation. Elle comprit seulement qu’elle avait sous les yeux une lettre écrite par Bertha Dorset, et adressée, apparemment, à Lawrence Selden. Il n’y avait pas de date, mais la noirceur de l’encre prouvait que la lettre était relativement récente. Le paquet que Mrs. Haffen tenait à la main renfermait, sans doute, d’autres lettres du même genre : — une douzaine, conjectura Lily d’après l’épaisseur. — La lettre qui s’étalait là était courte, mais ces quelques mots, qui lui avaient sauté à l’esprit avant qu’elle eût conscience de les lire, racontaient une longue histoire, — une histoire dont, ces quatre dernières années, les amies de la correspondante avaient souri et haussé les épaules, n’y voyant qu’une des innombrables « situations piquantes » de la comédie mondaine. Maintenant l’autre côté de l’histoire se présentait à Lily, l’envers volcanique de la surface où la conjecture et l’insinuation glissent avec tant de légèreté jusqu’à ce que la première fissure change le murmure en cri public.

Lily savait qu’il n’est rien dont la société ne se venge plus durement que d’avoir couvert de sa protection des gens qui n’ont pas su en profiter : c’est pour avoir trahi sa complicité que le corps social punit le coupable qui se laisse prendre. Et, dans le cas présent, il n’y avait aucun doute sur l’issue. Le code du monde où vivait Lily décrétait que le mari d’une femme doit être le seul juge de sa conduite : professionnellement, elle est au-dessus de tout soupçon tant qu’elle a l’abri de son approbation, ou même de son indifférence. Mais, avec un homme du caractère de George Dorset, il ne fallait pas songer au pardon : celui qui possédait les lettres de sa femme pouvait, d’une chiquenaude, renverser tout l’édifice de son existence, à elle. Et dans quelles mains le secret de Bertha Dorset était-il tombé !… Un moment, l’ironie de cette coïncidence nuança le dégoût de Lily d’un confus sentiment de triomphe. Mais la répulsion