Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/803

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monté de photographies ; mais la vanité de cette tentative l’accablait chaque fois qu’elle faisait de l’œil le tour de sa chambre. Quel contraste avec la subtile élégance de l’intérieur qu’elle imaginait pour elle-même !… Un appartement qui surpasserait le luxe compliqué de ses amies, qui le surpasserait de toute la sensibilité artistique par quoi elle se sentait leur supérieure ; un appartement où chaque nuance, chaque ligne conspireraient à rehausser sa beauté, prêteraient du raffinement à son loisir !… Une fois de plus, l’obsédante sensation de la laideur physique était aggravée par sa dépression mentale, si bien que chaque pièce du déplaisant mobilier semblait enfoncer en elle ses angles les plus agressifs.

Les paroles de sa tante ne lui avaient rien appris de nouveau ; mais elles avaient ravivé la vision de Bertha Dorset, souriante, adulée, victorieuse, la couvrant de ridicule par des insinuations intelligibles à tous les membres de leur petit groupe. L’idée du ridicule la blessait plus profondément que toute autre sensation : Lily connaissait bien les détours de ce jargon tout en allusions qui peut écorcher ses victimes sans répandre le sang. Sa joue brûlait encore à ces souvenirs : elle se leva et ressaisit les lettres. Elle ne songeait plus à les détruire : cette intention avait disparu sous la prompte corrosion produite par les paroles de Mrs. Peniston.

Elle s’approcha du bureau, et, allumant un flambeau, elle attacha et cacheta le paquet ; puis elle ouvrit l’armoire, en tira un buvard, et y déposa les lettres. Ce faisant, elle reconnut, dans un éclair d’ironie, qu’elle devait à Gus Trenor les moyens de les racheter.



X


L’automne se traînait avec monotonie. Miss Bart avait reçu un ou deux billets de Judy Trenor, lui reprochant de ne pas revenir à Bellomont : elle répondit évasivement, en alléguant la nécessité de demeurer auprès de sa tante. Mais la vérité était qu’elle se lassait rapidement de son existence solitaire chez Mrs. Peniston, et seul l’amusement de dépenser l’argent nouvellement acquis allégeait un peu l’ennui de ses journées.