Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/804

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Toute sa vie, Lily avait vu l’argent s’en aller aussi vite qu’il était venu, et, quelles que fussent ses théories sur la prudence qu’il y avait à mettre de côté une partie de ses gains, elle n’avait malheureusement rien dans son expérience qui pût la prémunir contre les risques d’une méthode contraire. C’était pour elle une satisfaction très vive de sentir que, pendant quelques mois tout au moins, elle ne dépendrait plus de la libéralité de ses amis, qu’elle pourrait se montrer sans avoir à se demander si quelque œil pénétrant ne reconnaîtrait pas dans sa toilette, à quelque indice, la splendeur refourbie de Judy Trenor. Le fait que l’argent l’affranchissait momentanément de toutes ces menues obligations obscurcissait en elle le sens de l’obligation plus grande que cet argent même représentait, et, n’ayant jamais su jusqu’alors ce que c’était que d’avoir à sa disposition une somme aussi forte, elle s’abandonnait avec délices au plaisir de la dépenser.

Ce fut dans une de ces occasions que, sortant d’un magasin où elle avait délibéré, une heure durant, au sujet d’un nécessaire de l’élégance la plus compliquée, elle rencontra miss Farish qui y entrait avec l’intention plus modeste de faire réparer sa montre. Lily se sentait extraordinairement vertueuse. Elle avait décidé de différer l’achat du nécessaire jusqu’à ce qu’elle eût reçu la note de son nouveau manteau d’Opéra, et cette résolution lui donnait la sensation d’être beaucoup plus riche qu’à son entrée dans le magasin. Quand Lily était satisfaite d’elle-même, elle avait pour les autres un œil sympathique : elle fut frappée de l’air d’abattement de son amie.

Miss Farish quittait, à l’instant, le comité d’une œuvre charitable à laquelle elle s’intéressait fort et qui périclitait. Le but de l’association était de créer des logements confortables, avec une salle de lecture et d’autres modestes distractions, où les jeunes femmes employées dans les bureaux de la ville basse pussent trouver un home après le travail, ou quand elles avaient besoin de repos ; et le rapport financier de la première année témoignait d’un reliquat déplorablement petit : miss Farish, convaincue de l’urgent besoin qu’on avait de cette œuvre, était d’autant plus découragée de voir le peu d’intérêt qu’elle suscitait. Lily n’avait guère cultivé en elle-même les sentiments altruistes, et le récit des efforts philanthropiques de son amie