Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/805

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l’avait bien souvent ennuyée, mais aujourd’hui son imagination, toujours prompte à tout dramatiser, s’empara de ce contraste entre sa propre situation et plusieurs des « cas » mentionnés par Gerty. Il s’agissait de jeunes filles, comme elle-même, d’aucunes peut-être jolies, d’autres qui n’étaient pas sans montrer quelque trace de ses sensibilités les plus délicates. Elle se vit menant une existence pareille à la leur, — une existence où le succès semblait aussi lamentable que l’échec, — et cette vision la fit frémir de compassion. Elle avait encore en poche l’argent du nécessaire ; et, tirant sa petite bourse d’or, elle glissa une large part de la somme dans les mains de miss Farish.

La satisfaction qu’elle éprouva de cet acte eût contenté le moraliste le plus sévère. Lily prit de l’intérêt à ce nouvel aspect de sa personne, à l’être pourvu d’instincts charitables : elle n’avait jamais songé auparavant à faire le bien avec la fortune qu’elle avait si souvent rêvé de posséder ; mais maintenant son horizon s’élargissait par cette vision d’une immense philanthropie. En outre, par quelque secrète opération logique, elle sentait que ce bref élan de générosité justifiait toutes les extravagances passées, excusait d’avance toutes celles auxquelles elle pourrait se livrer dans l’avenir. L’étonnement et la reconnaissance de miss Farish la confirmèrent dans cette opinion, et Lily, en la quittant, éprouvait une estime de soi qu’elle prit naturellement pour un fruit de l’altruisme.

Vers cette époque elle eut une autre joie : une invitation à passer la semaine du Thanksgiving day dans un camp, aux Adirondacks. L’invitation était de celles que, l’année d’avant, elle eût acceptées de moins bonne grâce, car l’expédition, quoique organisée par Mrs. Fisher, était manifestement payée par une dame d’origine obscure et d’indomptables ambitions mondaines, que Lily jusqu’à présent avait évité de connaître. Mais maintenant elle était disposée à s’accorder là-dessus avec Mrs. Fisher : peu importe qui paye, si l’on fait bien les choses. Et bien faire les choses — sous une direction compétente — c’était le fort de Mrs. Wellington Bry. Cette dame — dont l’époux était connu sous le nom de « Welly » Bry à la Bourse et dans les milieux sportifs — avait déjà sacrifié un mari et diverses considérations de moindre importance à son désir de