Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/809

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Il semblait incroyable que Gus Trenor eût parlé d’elle à Rosedale : avec tous ses défauts, Trenor était sauvegardé par ses traditions ; il devait y manquer d’autant moins qu’elles étaient plus purement instinctives. Mais Lily se rappelait avec angoisse qu’il y avait des moments après boire où, Judy le lui avait confié, Gus « disait des bêtises » : nul doute que, dans un de ces moments-là, le mot fatal ne lui eût échappé. Quant à Rosedale, elle s’inquiétait assez peu, une fois le premier choc subi, des conclusions qu’il avait pu tirer. Bien qu’ordinairement assez adroite quand ses propres intérêts étaient en jeu, elle commettait l’erreur, assez fréquente chez les personnes chez qui les habitudes mondaines sont innées, de supposer que l’incapacité de les acquérir promptement implique une pesanteur générale. Parce qu’une mouche se cogne absurdement contre la vitre d’une croisée, le naturaliste de salon est enclin à oublier que, dans des conditions moins factices, elle est capable de mesurer les distances et d’en tirer des conclusions avec toute la justesse nécessaire à son bien-être. Et le fait que les façons de M. Rosedale, dans un salon, méconnaissaient les lois de la perspective, induisit Lily à le classer avec Trenor et autres lourdauds de sa connaissance et à présumer qu’un peu de flatterie, et une invitation acceptée, par ci, par là, suffiraient à le rendre inoffensif. En tout cas, il était évident qu’il fallait se montrer dans sa loge, à l’Opéra, le soir de la réouverture ; et, après tout, puisque Judy Trenor avait promis de le glaner, cet hiver, autant récolter l’avantage d’être la première dans le champ.

Pendant les deux jours qui suivirent la visite de Rosedale, Lily fut harcelée par l’idée des droits mal définis que Trenor avait sur elle, et elle aurait bien voulu percevoir plus clairement la nature exacte de la transaction qui semblait l’avoir mise en son pouvoir ; mais son esprit se refusait à toute application un peu insolite, et elle se sentait toujours embarrassée misérablement devant les chiffres. D’ailleurs elle n’avait pas revu Trenor depuis le jour du mariage Van Osburgh, et, son absence se prolongeant, la trace laissée par les paroles de Rosedale s’effaça bientôt sous d’autres impressions.

À l’Opéra, le soir de la réouverture, ses appréhensions s’étaient si complètement évanouies que le visage rubicond de