Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/810

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Trenor, au fond de la loge de Rosedale, derrière elle, lui donna une agréable sensation de sécurité. Lily n’était pas encore tout à fait réconciliée à la nécessité de paraître en invitée de Rosedale, dans une circonstance aussi marquante, et ce lui fut un soulagement que de se trouver épaulée par un des membres de sa coterie, — car les relations mondaines de Mrs. Fisher étaient trop mêlées pour que sa présence pût suffire à justifier celle de miss Bart.

Pour Lily, toujours excitée par l’idée de montrer sa beauté en public, et certaine, ce soir-là, d’une toilette qui la rehaussait encore singulièrement, le regard de Trenor, si insistant qu’il fût, se perdait dans le courant général de ceux que l’admiration de la salle faisait converger vers elle. Ah ! qu’il était bon d’être jeune, rayonnante, éblouissante, avec la conscience de sa sveltesse, de sa force et de son élasticité, avec le sentiment des lignes harmonieuses et des couleurs seyantes, avec cette ivresse d’être soulevée dans un monde à part, en vertu de cette grâce incomparable qui est l’équivalent physique du génie !

Tous les moyens semblaient se justifier quand il s’agissait d’atteindre un semblable but, ou, plutôt, par un jeu de lumière favorable avec lequel l’habitude avait familiarisé miss Bart, la cause même se réduisait à une pointe d’aiguille dans la splendeur générale de l’effet. Mais les brillantes jeunes personnes, légèrement aveuglées par leur propre éclat, sont sujettes à oublier que le modeste satellite noyé dans leur lumière continue d’accomplir sa révolution et produit de la chaleur à la vitesse qui lui est propre. Si le plaisir tout poétique dont Lily jouissait en ce moment-là n’était pas troublé de cette basse pensée que sa robe et son manteau avaient été indirectement payés par Gus Trenor, celui-ci n’avait pas assez de poésie dans le caractère pour perdre de vue ces faits très prosaïques. Il savait seulement que jamais Lily n’avait eu l’air aussi « chic », qu’il n’y avait pas une femme dans la salle pour mettre mieux en valeur une belle toilette, et que, jusqu’à présent, lui, à qui elle devait cette occasion de déploiement, n’avait recueilli d’autre récompense que celle de la contempler en compagnie de quelques centaines de spectateurs.

Aussi fut-ce pour Lily une déplaisante surprise quand, tout au fond de la loge, où ils se trouvèrent seuls dans un entr’acte,