Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/812

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entourée par une foule d’admirateurs, et, si vous m’avertissez du jour où vous viendrez, je m’arrangerai de façon que nous puissions causer bien gentiment, bien tranquillement.

— Au diable la causerie !… Vous dites toujours la même chose, — répliqua Trenor dont les explétifs manquaient de variété. — C’est comme cela que vous m’avez balancé, le jour du mariage Van Osburgh… Mais cela veut dire en bon anglais que, maintenant que vous avez tiré de moi tout ce que vous désiriez, vous en aimeriez mieux un autre.

Il avait élevé la voix avec rudesse en prononçant les derniers mots, et Lily rougit de contrariété ; mais elle demeura maîtresse de la situation et posa sur le bras de Trenor une main persuasive :

— Ne dites pas de bêtises, Gus ; je ne peux pas vous permettre de me parler ce langage ridicule. Si vous tenez réellement à me voir, pourquoi n’irions-nous pas nous promener au Parc, un de ces jours ? Je suis de votre avis, ce serait amusant de faire en ville comme à la campagne : si vous voulez, nous nous retrouverons là, nous irons régaler les écureuils, et vous me conduirez sur le lac dans la gondole à vapeur.

Elle souriait en lui parlant, et la caresse de ses yeux, qui amortissait le badinage de sa voix, le rendit soudainement malléable à sa volonté.

— Bon, alors : ça va… Voulez-vous demain ?… Demain à trois heures, au bout du Mail ?… J’y serai à trois heures tapant : vous n’allez pas me lâcher, Lily ?…

Mais, au grand soulagement de miss Bart, pour la dispenser de répéter sa promesse, la porte de la loge s’ouvrit et George Dorset entra.

Trenor céda le terrain avec mauvaise humeur et Lily tourna son sourire le plus brillant vers le nouveau venu. Elle n’avait pas causé avec Dorset depuis leur séjour à Bellomont, mais quelque chose dans son regard et dans son attitude lui disait qu’il se rappelait sur quel pied d’amicale familiarité ils y avaient vécu. Dorset n’était pas un homme qui savait exprimer son admiration avec aisance ; sa longue figure blême et ses yeux méfiants semblaient toujours barricadés contre l’expansion de tout émoi. Mais, quand sa propre influence était en jeu, les intuitions de Lily envoyaient devant elle comme des