Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/816

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aller lentement, et ses instincts héréditaires l’aidaient à supporter les rebuffades et à s’accommoder des retardements. Mais il ne fut pas long à s’apercevoir que la monotonie générale de la saison lui offrait une exceptionnelle occasion de briller, et il se mit, patient et industrieux, à façonner le cadre de sa gloire naissante. Mrs. Fisher, dans cette période, lui fut d’un immense service. Elle avait lancé tant de nouveaux venus sur la scène mondaine qu’elle était comme un de ces accessoires, empruntés au magasin du théâtre, qui annoncent exactement au spectateur expérimenté ce qui va se passer sur la scène. Mais M. Rosedale sentait peu à peu le besoin d’un entourage plus individuel. Il était sensible à des nuances et à des distinctions que miss Bart ne l’eût jamais soupçonné de percevoir, parce qu’il n’y avait pas dans ses manières de variations correspondantes ; et il lui apparaissait de plus en plus clairement que miss Bart elle-même possédait juste les qualités complémentaires nécessaires pour arrondir sa personnalité mondaine.

Des détails de cet ordre n’entraient pas dans le champ de vision propre à Mrs. Peniston. Comme beaucoup d’esprits à coup d’œil panoramique, elle passait par-dessus les minuties du premier plan, et elle savait vraisemblablement où Carry Fisher avait déniché un chef pour les Welly Bry, bien avant d’être au courant de ce qui pouvait arriver à sa propre nièce. Elle ne manquait toutefois pas d’informateurs tout prêts à combler ses lacunes. L’esprit de Grace Stepney était, moralement parlant, une sorte de papier attrape-mouches, où le vol bourdonnant des potins venait aboutir par une fatale attraction, et où ils se fixaient dans la glu d’une inexorable mémoire. Lily aurait été bien étonnée d’apprendre combien de faits quelconques la concernant s’étaient logés dans le cerveau de miss Stepney. Elle n’ignorait nullement qu’elle intéressait les gens médiocres, mais elle n’imaginait qu’une seule forme de médiocrité, pour qui l’admiration de ce qui brille serait la naturelle expression de sa condition inférieure. Elle savait que Gerty Farish l’admirait aveuglément, et, par conséquent, elle supposait qu’elle inspirait les mêmes sentiments à Grace Stepney, rangée par elle dans la même catégorie que Gerty Farish, sans la jeunesse et l’enthousiasme pour sauver le reste.

En réalité, elles différaient l’une de l’autre autant qu’elles