Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/817

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différaient de l’objet de leur commune contemplation. Le cœur de miss Farish était une fontaine de tendres illusions ; celui de miss Stepney, un registre précis de faits considérés dans leur relation avec elle-même. Elle avait des sensibilités que Lily aurait jugées comiques chez une personne au nez couvert de taches de rousseur et aux paupières rougies, qui vivait dans une pension et admirait le salon de Mrs. Peniston ; mais l’étroitesse du régime auquel était astreinte la pauvre Grace en fortifiait la vie secrète, comme un sol pauvre en affamant certaines plantes leur assure une plus intense floraison. À dire vrai, elle n’avait pas de penchant abstrait à la malignité : son antipathie pour Lily ne provenait pas de ce que celle-ci était brillante et si fort en vue ; mais elle était persuadée que Lily avait de l’antipathie pour elle. Il est moins mortifiant de se croire impopulaire qu’insignifiant, et notre vanité préfère voir dans l’indifférence une forme latente d’inimitié. Quelques chétives marques de politesse, comme celles que Lily accordait à M. Rosedale, lui auraient gagné à jamais l’amitié de miss Stepney ; mais comment aurait-elle pu conjecturer qu’il valût la peine de cultiver une semblable amitié ? Comment d’ailleurs une jeune femme qui n’a jamais été ignorée pourrait-elle mesurer l’angoisse causée par cette injure ? Et, en dernier lieu, comment Lily, habituée à choisir entre d’innombrables invitations, aurait-elle pu deviner qu’elle avait mortellement offensé miss Stepney en la faisant exclure d’un des rares dîners que donnât Mrs. Peniston ?

Mrs. Peniston n’aimait guère à donner des dîners, mais elle avait un sens très élevé des obligations de famille, et, au retour des Jack Stepney, après leur voyage de noces, elle sentit qu’il était de son devoir d’allumer les lampes du salon et de retirer sa plus belle argenterie des caves où la gardait la Société de Dépôts. Les rares réceptions de Mrs. Peniston étaient précédées par des journées de déchirantes hésitations à propos du moindre détail, depuis les places des invités jusqu’au dessin de la nappe ; et, durant une de ces discussions préliminaires, elle avait imprudemment confié à sa cousine Grace que, comme le dîner était un dîner de famille, elle pourrait bien en faire partie. Pendant toute une semaine, cet espoir avait éclairé l’existence incolore de miss Stepney ; puis on lui donna à entendre qu’il