Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/818

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serait plus commode de l’avoir un autre jour. Miss Stepney savait exactement ce qui s’était passé. Lily, pour qui les réunions de famille étaient des événements d’un ennui sans mélange, avait persuadé à sa tante qu’un dîner de « gens chics » serait bien plus au goût du jeune couple, et Mrs. Peniston, qui, dans les matières mondaines, se reposait aveuglément sur l’expérience de sa nièce, s’était laissée entraîner à prononcer l’exil de Grace. Après tout, Grace pouvait venir n’importe quel autre jour : qu’est-ce que cela lui ferait d’être ainsi remise ?

C’était justement parce que miss Stepney pouvait venir n’importe quel autre jour — et parce qu’elle savait ses relations au courant de ses soirées inoccupées — que cet incident se dessina comme gigantesque sur son horizon. Elle n’ignorait pas que c’était à Lily qu’elle le devait, et son morne ressentiment se mua en active animosité.

Mrs. Peniston, qu’elle était venue voir, un jour ou deux après ce dîner, posa son crochet et détourna brusquement le regard oblique dont elle surveillait la Cinquième Avenue ;

— Gus Trenor ?… Lily et Gus Trenor ?… dit-elle, subitement pâle au point que son interlocutrice en fut presque alarmée.

— Oh ! cousine Julia… naturellement, je ne veux pas dire…

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, — fit Mrs. Peniston avec un tremblement de peur dans sa petite voix irritée. — De mon temps, on n’entendait jamais des histoires pareilles… Ma propre nièce !… Je ne suis pas sûre de vous comprendre… Est-ce qu’on dit qu’il est amoureux d’elle ?

L’horreur de Mrs. Peniston était sincère. Bien qu’elle se ventât d’être incomparablement versée dans la chronique secrète de la société, elle avait l’innocence de l’écolière qui considère le mal comme relégué dans les manuels d’histoire et n’a jamais l’idée que les scandales qu’elle lit aux heures d’étude puissent se répéter dans la rue voisine. Mrs. Peniston avait mis sur son imagination une housse comme sur les meubles de son salon. Elle savait, forcément, que la société « avait bien changé » : beaucoup de femmes que sa mère aurait jugées « excentriques » étaient maintenant en situation de se montrer difficiles pour leur liste de visites. Elle avait discuté avec son pasteur les périls du divorce, et il y avait des moments