Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/825

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


revînt à Bellomont, et, la première fois qu’elles se rencontrèrent en ville, Lily crut percevoir un peu de froideur dans sa manière d’être. Était-ce pur mécontentement d’amie négligée, ou bien d’inquiétantes rumeurs étaient-elles parvenues jusqu’à elle ? Cette dernière hypothèse paraissait peu probable ; pourtant Lily ne se sentait pas tout à fait à l’aise. Si ses sympathies errantes avaient pris racine quelque part, c’était dans cette amitié de Judy Trenor. Elle croyait en la sincérité de l’affection que son amie avait pour elle, bien que cette affection se manifestât parfois d’une façon quelque peu intéressée : courir le risque de se l’aliéner lui répugnait tout particulièrement. D’autre part, elle distinguait nettement les contre-coups d’une telle rupture. Gus Trenor était le mari de Judy : Lily, à de certaines heures, n’avait pas de plus forte raison pour le prendre en grippe et pour lui en vouloir de se sentir son obligée.

Afin d’éclaircir ses doutes, miss Bart, peu après le nouvel an, « s’invita », du samedi au lundi, à Bellomont. Elle avait appris d’avance que la présence de nombreux hôtes la protégerait contre une trop grande assiduité du mari, et la réponse télégraphique de la femme : « Certainement, venez ! » semblait l’assurer de la bienvenue coutumière.

Judy l’accueillit amicalement. Les soucis d’une nombreuse réception l’emportaient toujours chez elle sur les sentiments personnels, et Lily ne vit aucun changement dans l’attitude de son hôtesse. Néanmoins elle découvrit bientôt que sa visite à Bellomont n’était pas une aventure très heureuse. La société était composée de gens que Mrs. Trenor appelait des « somnifères » : elle donnait ce nom générique à toutes les personnes qui ne jouaient pas au bridge, — et, comme c’était son habitude de grouper tous ces gêneurs dans une même catégorie, elle les invitait d’ordinaire ensemble, sans tenir compte de leurs autres caractéristiques. Le résultat était une impossible combinaison de gens n’ayant pas d’autre trait commun que leur abstention du bridge, et les antagonismes qui foisonnaient dans ce groupe, dépourvu du seul goût peut-être susceptible de l’unifier, se trouvèrent aggravés, cette fois, par le mauvais temps, comme par l’ennui mal dissimulé du maître et de la maîtresse de maison.

En de pareilles conjonctures, Judy avait d’habitude recours