Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/828

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manifeste : si récente, et comme instantanée, semblait toute la décoration qu’il fallait toucher les colonnes de marbre pour reconnaître qu’elles n’étaient pas en carton, s’asseoir dans un des fauteuils de damas et d’or pour être sûr qu’ils n’étaient pas peints sur la muraille.

Selden, qui avait mis un de ces fauteuils à l’épreuve, dans un coin de la salle de bal, se surprit à examiner avec un véritable contentement tout ce qu’il avait devant lui. Le public, obéissant à l’instinct qui exige de beaux costumes dans un beau décor, avait songé au cadre fourni par Mrs. Bry encore plus qu’à soi-même. La foule assise, remplissant l’énorme salle sans qu’il y eût trop de cohue, présentait une surface de riches tissus et d’épaules gemmées en harmonie avec les murs festonnés et dorés, avec le splendide coloris du plafond vénitien. À l’extrémité de la salle une scène avait été dressée, derrière une arche où pendait un rideau de vieux damas ; mais, dans le temps qui précéda le premier écartement du rideau, on s’inquiétait assez peu de ce qu’il pouvait cacher : chacune des femmes qui avaient accepté l’invitation de Mrs. Bry s’efforçait de découvrir combien de ses amies avaient fait de même.

Gerty Farish, assise à côté de Selden, était perdue dans cette jouissance aveugle et sans jugement qui irritait si fort l’esprit plus raffiné de miss Bart. Il se peut que le voisinage de Selden eût quelque chose à faire avec la qualité du plaisir qu’éprouvait sa cousine ; mais miss Farish était trop peu accoutumée à expliquer la joie que lui causaient des scènes de ce genre par la part personnelle qu’elle y pouvait prendre : elle n’avait conscience que d’une profonde satisfaction.

— N’est-ce pas que c’est gentil à Lily de m’avoir procuré une invitation ?… Bien entendu, Carry Fisher n’aurait jamais eu l’idée de me mettre sur la liste, et j’aurais tant regretté de ne pas voir tout cela… et, en particulier, Lily elle-même !… Quelqu’un m’a dit que le plafond était de Véronese… vous, vous devez savoir, naturellement, Lawrence… Je suppose que c’est très beau, mais ses femmes sont terriblement grasses… Des déesses ? Eh bien, tout ce que je peux dire, c’est que, si elles avaient été de simples mortelles et avaient dû porter des corsets, cela aurait mieux valu pour elles ! Je trouve nos femmes bien plus jolies… Cette pièce est très seyante : tout le monde