Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/830

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de ce genre, et, sous la direction de Morpeth, ils se succédaient avec la marche rythmée de quelque frise splendide, où les courbes fugitives de la chair animée et les feux errants des yeux juvéniles avaient été soumis à l’harmonie plastique sans perdre le charme de la vie.

Les sujets étaient empruntés à des tableaux anciens, et les acteurs avaient été habilement pourvus de rôles convenant à leurs types. Personne, par exemple, n’aurait pu faire un Goya plus typique que Carry Fisher, avec sa figure courte et sa peau brune, l’éclat exagéré de ses yeux, la provocation de son sourire franchement peint. Une brillante miss Smedden, de Brooklyn, reproduisait à la perfection les courbes somptueuses de « la fille du Titien » soulevant un plat d’or, chargé de raisins, au-dessus de l’or harmonieux d’une chevelure ondulante et d’un riche brocart. Une jeune Mrs. Van Alstyne, du type hollandais plus frêle, avec un front haut veiné de bleu, avec des yeux et des sourcils pâles, faisait en satin noir, contre une arcade drapée, un Van Dyck caractéristique. Puis venaient des nymphes de Kauffmann enguirlandant l’autel de l’Amour ; un souper de Véronese, tout en tissus éclatants, en chevelures emmêlées de perles, en architecture de marbre ; enfin un groupe de Watteau, des comédiens jouant du luth, flânant auprès d’une fontaine, dans une clairière ensoleillée.

Chaque tableau, avant de s’évanouir, éveillait chez Selden le don de fantaisie, l’entraînant si loin en des perspectives imaginaires que même les commentaires continuels de Gerty Farish : « Oh ! comme Lulu Melson est jolie !… » ou bien « Ce doit être Kate Corby, la-bas, à droite, en pourpre… » ne parvenaient pas à rompre l’illusion. La personnalité des acteurs avait été si habilement soumise aux scènes où ils figuraient que même les spectateurs les moins imaginatifs durent éprouver, par contraste, un frisson de surprise quand le rideau tout à coup se rouvrit sur un tableau qui était simplement et sans déguisement le portrait de miss Bart.

Cette fois, il était impossible de s’y tromper, c’était bien la personnalité qui prédominait : le « oh ! » unanime du public était un hommage, non à l’œuvre de Reynolds, Mrs Lloyd, mais à la beauté en chair et en os de Lily Bart. Elle avait montré son intelligence artistique en choisissant un type si