Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/833

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magnifique, et la plénitude de son triomphe lui donna une sensation enivrante de pouvoir reconquis. Comme elle ne se souciait point d’atténuer l’impression qu’elle avait produite, elle se tint à l’écart du public jusqu’à la dislocation qui précéda le souper, et elle eut ainsi une deuxième occasion de se montrer à son avantage, tandis que la foule se répandait lentement dans le salon vide où elle se tenait debout.

Elle se trouva bientôt le centre d’un groupe, qui s’accrut et se renouvela à mesure que la circulation devint générale, et les commentaires individuels sur son succès prolongèrent délicieusement les bravos collectifs. À de tels moments, elle perdait un peu de son dédain naturel, et attachait moins d’importance à la qualité qu’à la quantité d’admiration. Les différences de personnes se fondaient dans une chaude atmosphère de louanges où sa beauté s’épanouissait comme une fleur au soleil ; et, si Selden s’était approché une ou deux minutes plus tôt, il aurait pu la voir accordant à Ned Van Alstyne et à George Dorset le regard qu’il avait rêvé de capturer pour lui-même.

Le hasard fit toutefois que la survenue précipitée de Mrs. Fisher, auprès de laquelle Van Alstyne remplissait les fonctions d’aide de camp, vint dissoudre le groupe avant que Selden eût atteint le seuil de la pièce. Quelques hommes s’éloignèrent, à la recherche de leur compagne de souper, et les autres, à l’approche de Selden, lui cédèrent la place, conformément à la tacite franc-maçonnerie des salles de bal. Lily était donc seule quand il l’aborda ; et, trouvant dans ses yeux le regard attendu, il eut la satisfaction de s’imaginer que c’était lui qui l’avait allumé. Le regard, à vrai dire, gagna en profondeur tandis qu’il se posait sur lui : car, même dans ce moment où elle était ivre d’elle-même, Lily sentit son cœur battre plus vite, comme il lui arrivait toujours quand Selden était près d’elle. Elle lut aussi dans ses yeux, à lui, la délicieuse confirmation de son triomphe, et, un instant, il lui sembla qu’elle ne se souciait d’être belle que pour lui seul.

Selden lui offrit le bras sans rien dire. Elle le prit en silence, et ils s’éloignèrent, non pas vers la salle du souper, mais en remontant le courant qui s’y dirigeait. Les figures autour d’elle flottaient comme font les images mouvantes dans le sommeil : elle savait à peine où Selden la conduisait, jusqu’au moment