Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/835

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



— Ah ! aimez-moi, aimez-moi… mais ne me le dites pas ! — soupira-t-elle, les yeux dans ceux de Lawrence.

Et, avant qu’il pût répliquer, elle se retourna, glissa sous l’arceau des branches et disparut dans la lumière de la pièce voisine.

Selden demeura où elle l’avait laissé : il connaissait trop bien la fugacité des minutes exquises pour tenter de la suivre ; mais bientôt il rentra dans la maison et, à travers les appartements déserts, il s’achemina vers la porte. Quelques dames aux pelisses fastueuses étaient déjà réunies dans le hall de marbre, et, au vestiaire, il trouva Ned Van Alstyne et Gus Trenor.

Le premier, à l’approche de Selden, s’interrompit dans le choix minutieux d’un cigare, qu’il prenait dans une des boîtes d’argent hospitalièrement disposées près de la porte.

Tiens, Selden, vous partez aussi ? Vous êtes un épicurien comme moi, je vois : vous n’avez pas envie de voir gobelotter ces déesses… Seigneur ! quelle exposition de jolies femmes !… mais pas une qui aille à la cheville de ma petite cousine… Parlez-moi encore de bijoux : comme si une femme avait besoin de bijoux, quand elle peut se produire elle-même !… Le malheur est que tous ces falbalas masquent leurs lignes, quand elles en ont… Je ne savais pas jusqu’à ce soir à quel point Lily est bien faite.

— Ce n’est pas sa faute si tout le monde ne le sait pas maintenant ! — grommela Trenor, rouge de l’effort qu’il faisait pour entrer dans son paletot fourré ! C’est d’un goût déplorable, voilà mon avis… Non, pas de cigare pour moi ! Vous ne savez jamais ce que vous fumez, chez ces gens-là : c’est probablement le chef qui achète les cigares… Rester pour le souper ? Non pas ! Quand les gens invitent tellement de monde que vous ne pouvez arriver jusqu’aux personnes à qui vous voudriez parler, autant souper dans le métropolitain à l’heure de la bousculade… Ma femme a eu fichtrement raison de ne pas venir : elle dit que la vie est trop courte pour la gaspiller à former des parvenus.


EDITH WHARTON
Traduit de l’anglais par charles du bos

(À suivre.)