Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/158

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qu’il était si évidemment prêt à renouveler, n’avait-elle pas sacrifié à une de ces notions abstraites de l’honneur qui pourraient être appelées les conventions de la vie morale ? Que devait-elle à un ordre social qui l’avait condamnée et bannie sans jugement ? On ne lui avait pas permis de se défendre, elle était innocente de la faute dont on l’avait déclarée coupable, et l’irrégularité de sa condamnation semblait justifier l’emploi de méthodes non moins irrégulières pour recouvrer ses droits perdus. Bertha Dorset, pour se tirer d’affaire, n’avait pas hésité à la ruiner par un mensonge public : pourquoi hésiterait-elle à faire un usage privé des réalités que la chance avait mises sur son chemin ? Après tout, la moitié de l’opprobre d’un tel acte gît dans le nom que l’on y attache. Appelez-le « chantage », et il devient impossible d’y penser ; mais expliquez que cela ne porte préjudice à personne, et que les droits recouvrés par ce moyen avaient été perdus injustement, et celui-là serait bien formaliste qui ne trouverait rien à dire pour sa défense.

Les arguments qui plaidaient pour cette solution étaient les vieux arguments sans réplique du point de vue personnel : le sentiment de l’injure, le sentiment de l’insuccès, le désir passionné de combattre à armes égales contre le despotisme égoïste de la société. Elle avait appris par expérience qu’elle n’avait ni l’aptitude ni la constance morale nécessaires pour refaire sa vie sur de nouvelles bases, pour devenir une travailleuse parmi des travailleurs et laisser le monde du luxe et du plaisir passer à côté d’elle sans y faire attention. Elle ne pouvait se trouver très blâmable pour cette incapacité, et peut-être l’était-elle encore moins qu’elle ne le croyait. Des tendances héréditaires combinées avec sa première éducation avaient fait d’elle le produit hautement spécial qu’elle était : un organisme aussi peu apte à subsister hors de son milieu étroit qu’une anémone de mer détachée de son rocher. Elle avait été façonnée pour être un ornement délicieux : pour quelle autre fin la nature arrondit-elle la feuille de rose ou peint-elle la gorge du colibri ? Était-ce sa faute si la mission purement décorative est moins facile à remplir avec harmonie parmi les êtres qui vivent en société que dans le monde de la nature ? Était-ce sa faute s’il peut arriver que cette mission soit traversée par des nécessités matérielles ou compliquée par des scrupules moraux ?