Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/159

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Ces puissances étaient les deux forces adverses qui se heurtaient en elle pendant sa longue veillée de cette nuit-là, et, le matin, quand elle se leva, elle savait à peine de quel côté était la victoire. Elle était épuisée par la réaction d’une nuit sans sommeil succédant à plusieurs nuits de repos factice, et, sous le jour cruel de la fatigue, l’avenir s’étalait devant elle gris, interminable et désolé.

Elle resta tard au lit, refusant le café et les œufs frits que la servante, une Irlandaise familière, lui passa par la porte, et maudissant les bruits intimes de la maison aussi bien que les cris et les rumeurs de la rue. Sa semaine d’oisiveté lui avait fait sentir avec exagération ces petits désagréments de la pension, et elle languissait de regret en songeant à cet autre monde, à ce monde du luxe où la machinerie est dissimulée avec tant d’art que les changements de scène s’opèrent sans aucune intervention perceptible.

À la fin, elle se leva et s’habilla. Depuis qu’elle avait quitté madame Regina, elle avait passé ses journées dans la rue, moitié pour échapper à l’antipathique promiscuité de la pension, moitié avec l’espoir que la lassitude physique l’aiderait à dormir. Mais, une fois hors de la maison, elle ne put décider où aller : car elle avait évité Gerty depuis son renvoi de chez la modiste et elle n’était sûre d’un bon accueil nulle part ailleurs.

La matinée faisait un dur contraste avec le jour précédent. Un ciel froid et gris annonçait de la pluie, et un vent violent soufflait la poussière en spirales furieuses d’un bout à l’autre des rues. Lily remonta la Cinquième Avenue et se dirigea vers le Parc, espérant y trouver un coin abrité où elle pourrait s’asseoir ; mais le vent la glaçait et, après avoir erré pendant une heure sous les branches secouées, elle céda à sa fatigue croissante et chercha un refuge dans un petit restaurant de la Cinquante-neuvième Rue. Elle n’avait pas faim, et avait eu l’intention de se passer de déjeuner ; mais elle était trop lasse pour rentrer à la maison et la longue file de tables blanches apparaissait invitante à travers les fenêtres.

La salle était remplie de femmes et de jeunes filles, toutes trop appliquées à avaler rapidement leur frugal repas pour remarquer son entrée. Un bruit de voix perçantes se répercutait contre le plafond bas ; Lily demeurait comme exclue de la foule.