Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/160

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dans un petit cercle de silence. Elle fut saisie tout à coup par une sensation de profond isolement. Elle avait perdu la notion du temps, et il lui semblait qu’elle n’avait parlé à qui que ce fût depuis des jours. Ses yeux cherchaient les figures environnantes, quêtant un regard, quelque signe d’intelligence qui répondît à son tourment. Mais ces femmes blêmes et préoccupées, avec leurs sacs, leurs calepins et leurs rouleaux de musique, étaient trop accaparées par leurs propres affaires, et même celles qui étaient là toutes seules s’absorbaient à revoir des épreuves ou dévoraient des revues entre deux gorgées rapides de thé. Lily, elle, était abandonnée dans un désert d’inaction.

Elle but plusieurs tasses du thé qu’on lui servit avec sa portion d’huîtres cuites : elle se sentait le cerveau plus libre et plus vivant lorsqu’elle sortit et se trouva encore une fois dans la rue. Elle reconnut alors que là, tout à l’heure, assise dans ce restaurant, elle était parvenue, sans le savoir, à une décision finale. La découverte lui donna une immédiate illusion d’activité : c’était un réconfortant de penser qu’elle avait maintenant une raison de rentrer bien vite. Pour prolonger la jouissance de cette sensation, elle résolut de rentrer à pied ; mais la distance était si considérable que, plus d’une fois, en route, elle regarda nerveusement les horloges. Une des surprises de son désœuvrement était de découvrir que le temps, abandonné à lui-même et lorsqu’on ne lui demande rien de précis, ne marche pas à telle ou telle vitesse déterminée : d’ordinaire, il paraît lambin ; mais, lorsqu’on en vient à compter sur sa lenteur, voilà justement qu’il prend tout à coup un absurde et furieux galop.

Elle constata pourtant, lorsqu’elle arriva chez elle, qu’il était encore assez tôt pour qu’elle pût s’asseoir et se reposer quelques minutes avant d’exécuter son plan. Ce délai n’affaiblit pas sensiblement sa résolution. Elle était tout à la fois effrayée et stimulée par la réserve d’énergie qu’elle sentait en elle : ce serait plus facile, elle le voyait, beaucoup plus facile, qu’elle ne l’avait imaginé.

À cinq heures, elle se dressa, ouvrit sa malle et y prit un paquet cacheté qu’elle glissa dans son corsage. Le contact même de ce paquet ne secoua pas ses nerfs comme elle l’avait pensé. Elle semblait bouclée dans une forte armure d’indif-