Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/161

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férence, comme si le vigoureux effort de sa volonté avait engourdi finalement ses sensibilités plus fines.

Elle remit son manteau, ferma sa porte à clef et s’en alla. Quand elle parut sur le trottoir, le jour était encore assez haut, mais la pluie menaçante assombrissait le ciel, des coups de vent froids agitaient les enseignes des boutiques, le long de la rue. Elle atteignit la Cinquième Avenue et se dirigea lentement vers le nord. Elle était assez familière avec les habitudes de Mrs. Dorset pour savoir qu’on la trouvait toujours à la maison après cinq heures. Elle pouvait, à vrai dire, ne pas recevoir, surtout une visite qui serait si peu la bienvenue, et il était parfaitement possible qu’elle se fût gardée en donnant des ordres spéciaux ; mais Lily avait écrit un mot qu’elle avait l’intention de lui faire passer avec sa carte, et qui, sans doute, lui assurerait l’accès de Bertha.

Elle s’était accordé le temps de marcher jusque-là, pensant que le mouvement vif, dans la fraîcheur du soir, contribuerait à affermir ses nerfs ; mais elle ne sentait réellement nul besoin d’être tranquillisée. Sa vue de la situation restait calme et certaine.

Comme elle atteignait la Cinquième Avenue, les nuages crevèrent brusquement, et l’averse froide lui cingla le visage. Elle n’avait pas de parapluie, et l’humidité pénétra bientôt sa robe légère, une robe de printemps. Elle avait encore un demi-mille à faire : elle voulut gagner l’avenue Madison pour prendre le tramway électrique. Comme elle tournait dans la rue latérale, elle eut une vague réminiscence. La rangée d’arbres bourgeonnant, les façades neuves de brique et de pierre à chaux, la maison de rapport pseudo-xviiie siècle avec ses jardinières et ses balcons, tout cela s’unissait pour composer un décor familier. C’était cette rue-là qu’elle avait descendue avec Selden, un jour de septembre, deux ans auparavant ; à quelques pas, s’ouvrait le porche qu’ils avaient franchi ensemble. Ce souvenir mit en branle une multitude de sensations engourdies, — désirs, regrets, imaginations, tout le vibrant effet du seul ressort que son cœur eût jamais connu. — Il était bizarre de passer devant sa maison, à lui, en faisant une telle démarche. Elle crut soudain voir cette action comme il la verrait, — et le fait qu’il était mêlé à l’affaire, qu’elle devait,