Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/164

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voulais pas vous laisser voir que je comprenais ce que signifiaient vos paroles.

— Ah ! ah ! oui… j’aurais pu m’en remettre à vous du soin de trouver une porte de sortie… ne m’accablez pas sous le remords d’avoir fait l’officieux.

Le ton léger de Selden, où, si ses nerfs avaient été plus d’aplomb, elle aurait reconnu l’effort qu’il faisait pour franchir un pas difficile, jurait avec son passionné désir, à elle, d’être comprise. Dans l’étrange état d’extra-lucidité qui lui donnait le sentiment d’être déjà au cœur de la place, il lui semblait incroyable qu’on pût estimer nécessaire de s’attarder dans les faubourgs des conventions et les jeux de mots évasifs.

— Non, ce n’était pas cela… Je n’ai pas été ingrate, — reprit-elle.

Mais le pouvoir de s’exprimer lui manqua tout à coup ; elle eut un tremblement dans la gorge, et deux larmes grossirent et tombèrent lentement de ses yeux.

Selden s’avança et lui prit la main :

— Vous êtes très fatiguée. Pourquoi ne vous asseyez-vous pas et ne me laissez-vous pas vous installer confortablement ?

Il l’entraîna vers le fauteuil voisin du feu, et plaça un coussin derrière ses épaules.

— Et maintenant permettez-moi de vous faire du thé : vous savez, mon hospitalité peut toujours aller jusque-là !…

Elle secoua la tête, et deux autres larmes coulèrent. Mais elle ne pleurait pas facilement, et la longue habitude de se maîtriser reprit le dessus, quoiqu’elle fût encore trop tremblante pour parler.

— Vous savez, il ne me faut que cinq minutes pour faire bouillir l’eau, — continua Selden, qui lui parlait comme à un enfant affligé.

Ces mots ranimèrent en elle la vision de cette autre après-midi où ils avaient causés tous deux par-dessus la table à thé, où ils avaient devisé plaisamment de son avenir. Il y avait des moments où ce jour-là lui semblait plus éloigné que tout autre événement de sa vie ; et pourtant elle pouvait toujours le revivre jusqu’en ses moindres détails.

Elle fit un geste de refus :

— Non : je bois trop de thé. Je préfère rester là, bien tran-