Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/165

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quille… Il faut que je m’en aille dans un moment, — ajouta-t-elle, à bâtons rompus.

Selden se tenait toujours debout près d’elle, appuyé à la cheminée. La contrainte commençait à se faire sentir plus distinctement sous l’aisance amicale de ses manières. Les préoccupations personnelles de Lily ne lui avaient pas permis tout d’abord de s’en apercevoir ; mais maintenant que sa conscience déployait une fois de plus ses vives antennes, elle reconnut que sa présence devenait un embarras pour lui. Une situation de ce genre ne peut se sauver que par une prompte explosion de sentiments ; et, du côté de Selden, l’impulsion déterminante faisait encore défaut.

Cette découverte ne troubla pas Lily comme elle aurait pu faire autrefois : elle avait dépassé cette zone de réciprocité, propre aux gens bien élevés, où toute démonstration doit être scrupuleusement proportionnée à l’émotion qu’elle provoque et où la générosité du sentiment est le seul faste que l’on condamne. Mais la sensation d’isolement lui revint avec une force redoublée quand elle se vit à jamais rejetée de l’être intime de Selden. Elle était venue le trouver sans projet bien défini ; le seul désir de le revoir l’avait conduite ; mais l’espoir secret qu’elle avait apporté avec elle se révéla dans l’instant même où il agonisait.

— Il faut que je m’en aille, — répéta-t-elle, en faisant un mouvement pour se lever de son fauteuil. — Mais il se peut que je ne vous revoie pas de longtemps, et je voulais vous assurer que je n’ai jamais oublié les choses que vous m’avez dites à Bellomont, et que parfois… dans les moments où je semblais le moins m’en souvenir… elles m’ont aidée, m’ont gardée de certaines erreurs… elles m’ont empêchée de devenir réellement ce que beaucoup de gens m’ont cru devenue.

Elle avait beau s’efforcer de mettre quelque ordre dans ses pensées, les mots se refusaient à venir plus précis ; pourtant elle sentait qu’elle ne pouvait le quitter sans essayer de lui faire comprendre que, dans l’apparente ruine de sa vie, elle s’était sauvée tout entière.

Tandis qu’elle parlait, un changement s’était fait dans la physionomie de Selden. À son air surveillé avait succédé une