Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/166

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expression encore dépourvue d’émotion personnelle, mais qui témoignait d’une douce compréhension.

— Je suis content que vous m’affirmiez cela ; mais, en réalité, rien de ce que je vous ai dit n’y a rien fait… Vous-même, vous seule, y avez pu faire quelque chose ; vous seule, le pourrez toujours… Et, puisqu’il en est ainsi, que vous importe ce que pensent les autres ? Vous êtes bien sûre, n’est-ce pas, que vos amis vous comprendront toujours.

— Ah ! ne me dites pas cela… Ne me dites pas que vos paroles n’y ont rien fait. Il me semble que vous me rejetez, que vous m’abandonnez, seule, toute seule avec les autres.

Elle s’était levée et se tenait devant lui, complètement dominée, une fois de plus, par les nécessités pressantes du moment. La répugnance qu’elle soupçonnait chez lui tout à l’heure, elle n’en avait plus l’idée ; qu’il le voulût ou non, il lui faudrait la voir, une bonne fois, telle qu’elle était, avant qu’elle partît.

Sa voix avait repris de la force, et elle le regarda gravement dans les yeux en continuant :

— Une fois… deux fois… vous m’avez offert une chance de m’évader de ma vie, et je l’ai refusée… refusée, parce que j’étais lâche. Ensuite j’ai vu mon erreur… j’ai vu que je ne pourrais jamais être heureuse avec ce qui m’avait satisfaite auparavant. Mais il était trop tard : vous m’aviez jugée… j’ai compris. Il était trop tard pour le bonheur… mais pas trop tard pour trouver une aide dans la pensée même de ce que j’avais manqué… C’est de cette pensée seule que j’ai vécu : ne me l’ôtez pas maintenant !… Même dans mes pires moments, cette pensée a été comme une petite lumière au milieu des ténèbres. Il y a des femmes qui sont assez fortes pour valoir quelque chose par elles-mêmes ; moi, j’avais besoin d’être soutenue par votre foi en moi. Sans vous, j’aurais peut-être pu résister à une grande tentation, mais les petites m’auraient abattue… Et puis je me rappelais… je me rappelais que vous m’aviez dit qu’une pareille vie ne pourrait jamais me satisfaire ; et je ne m’avouais pas sans honte qu’elle me satisfaisait… Voilà ce que vous avez fait pour moi… voilà ce dont je voulais vous remercier. Je voulais vous dire que je n’ai jamais oublié, et que j’ai essayé… essayé de toutes mes forces…