Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/168

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gardée avec moi tout ce temps, mais maintenant nous allons nous séparer… et je vous l’ai ramenée, je vais la laisser ici… Quand je m’en irai, tout à l’heure, elle ne s’en ira pas avec moi. J’aimerai à penser qu’elle est restée avec vous : elle ne vous gênera pas, elle ne prendra pas de place.

Elle s’approcha de lui, et lui tendit la main, toujours souriante :

— Voulez-vous lui permettre de rester avec vous ? — demanda-t-elle.

Il saisit sa main, et elle sentit vibrer dans celle de Selden le sentiment qui n’était pas encore monté à ses lèvres.

— Lily… ne puis-je vous aider ? — s’écria-t-il.

Elle le regarda doucement :

— Vous rappelez-vous ce que vous m’avez dit un jour ? que vous ne pouviez m’aider qu’en m’aimant ? Eh bien… vous m’avez aimée, un moment, et cela m’a aidé. Cela m’a toujours aidée. Mais ce moment est passé… C’est moi qui l’ai laissé passer. Et il faut continuer à vivre. Adieu.

Elle posa son autre main sur la sienne, et ils se regardèrent l’un l’autre avec une sorte de solennité, comme s’ils se trouvaient en présence de la mort. Quelque chose, en vérité, gisait mort entre eux : l’amour qu’elle avait tué en lui et qu’elle ne pouvait plus rappeler à la vie. Mais quelque chose vivait entre eux, et s’élançait en elle comme une flamme impérissable : c’était l’amour que l’amour de cet homme avait éveillé, la passion de son âme, à elle, pour la sienne, à lui.

À la lumière de cette flamme, tout le reste périssait et se détachait d’elle. Elle comprenait maintenant qu’elle ne pouvait pas s’en aller et laisser son ancien « moi » avec lui : ce « moi » en vérité devait continuer de vivre en compagnie de Selden, mais il devait continuer de lui appartenir, à elle.

Selden avait gardé sa main et continuait de scruter son visage avec un étrange pressentiment. Les circonstances extérieures s’étaient évanouies pour lui comme pour elle : il se sentait seulement en présence d’une de ces rares minutes qui soulèvent leurs voiles au passage.

— Lily, — dit-il à voix basse, — il ne faut pas parler ainsi. Je ne puis vous laisser partir sans savoir ce que vous avez l’intention de faire. Les choses peuvent changer… mais elles