Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/169

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ne meurent pas. Vous ne pouvez jamais disparaître de ma vie.

Elle répondit à son regard avec des yeux illuminés.

— Non, — dit-elle, — je le vois maintenant. Soyons toujours amis. Alors je me sentirai en sûreté, quoi qu’il arrive…

— « Quoi qu’il arrive » ?… Que voulez-vous dire ? que va-t-il arriver ?

Elle se retourna lentement et marcha vers le foyer.

— Rien, pour l’instant… si ce n’est que j’ai très froid, et qu’avant de m’en aller je vous serai obligée de ranimer le feu.

Elle s’agenouilla sur le tapis, devant le foyer, tendant ses mains vers la braise. Étonné par le changement soudain de sa voix, il rassembla machinalement une poignée de bois dans le panier et la jeta sur le feu. Ce faisant, il remarqua la maigreur de ses mains contre la lueur montante des flammes. Il vit aussi, sous les lignes lâches de sa robe, comme les courbes de sa taille avaient fondu, comme les angles saillaient ; il se rappela longtemps, par la suite, comme les jeux rougeâtres de la flamme aiguisaient la dépression de ses narines, approfondissaient le noir des ombres qui des pommettes gagnaient les yeux. Elle resta là, agenouillée, quelques moments, en silence ; — un silence qu’il n’osait rompre. — Quand elle se leva, il crut voir qu’elle retirait quelque chose de son corsage et qu’elle le laissait tomber dans le feu ; mais à peine s’il remarqua le geste alors. Ses facultés semblaient en léthargie, et il tâtonnait encore à la recherche du mot qui romprait le sortilège.

Elle alla vers lui et posa les mains sur ses épaules.

— Adieu, — dit-elle.

Et, comme il se penchait vers elle, elle effleura de ses lèvres le front de Selden.



XXVIII


Dans la rue, les réverbères étaient allumés, mais la pluie avait cessé, il y avait un retour momentané de lumière dans le ciel.

Lily marchait sans avoir connaissance de ce qui l’entourait. Elle foulait l’éther élastique qui émane des instants suprêmes