Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/170

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de la vie. Mais, peu à peu, cet éther se dissipa et elle sentit le morne trottoir sous ses pieds. La conscience de sa lassitude lui revint avec une force accumulée ; elle sentit alors qu’elle ne pouvait marcher davantage. Elle avait atteint le coin de la Quarante et unième Rue et de la Cinquième Avenue. Elle se rappela que dans le parc Bryant il y avait des sièges où elle pourrait se reposer.

Ce jardin mélancolique était presque désert lorsqu’elle y entra, et elle s’affaissa sur un banc vide, dans la pleine clarté d’un lampadaire électrique.

La chaleur du feu avait fui de ses veines : elle se dit qu’elle ne devait pas rester longtemps assise, exposée à l’humidité pénétrante qui montait de l’asphalte. Mais toute sa puissance de volonté semblait s’être épuisée dans ce dernier grand effort, et elle était perdue dans la réaction d’indifférence qui suit toute dépense inaccoutumée d’énergie. D’ailleurs, qu’y avait-il pour l’attirer à la maison ? Rien que le silence de sa triste chambre, ce silence nocturne parfois plus cruel que les bruits les plus discordants pour des nerfs fatigués ; ce silence, et la fiole de chloral auprès de son lit. La pensée du chloral était le seul point lumineux de la sombre perspective : Lily se sentait déjà envahie par son influence calmante. Mais elle était troublée à l’idée que cette potion commençait à perdre de son pouvoir : elle n’osait y revenir trop tôt. Le sommeil qu’elle en avait obtenu, ces derniers temps, avait été plus intermittent et moins profond ; il y avait eu des nuits où elle remontait sans cesse à l’état conscient. Si l’effet de la drogue s’atténuait peu à peu, comme il arrive, dit-on, de tous les narcotiques ? Elle se rappelait l’avertissement du pharmacien : ne pas augmenter la dose. Et elle avait déjà entendu dénoncer auparavant l’action capricieuse, impossible à calculer, de cet expédient-là. Elle redoutait à tel point une nuit d’insomnie qu’elle s’attardait encore, dans l’espoir que l’extrême lassitude renforcerait le pouvoir décroissant du chloral.

La nuit était maintenant tout à fait venue, et le grondement des voitures dans la Quarante-deuxième Rue allait expirant. Comme les ténèbres achevaient de s’abattre sur le square, les quelques personnes attardées sur les bancs se levèrent et se dispersèrent ; mais, de temps à autre, une forme errante, se