Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/171

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hâtant vers la maison, prenait par la petite allée où Lily était assise, et se profilait un moment toute noire dans le cercle blanchâtre de lumière électrique. Un ou deux de ces passants ralentirent l’allure pour jeter un coup d’œil intrigué sur cette figure solitaire ; mais elle s’apercevait à peine de leur curiosité.

Tout à coup, cependant, elle se rendit compte qu’une de ces ombres passagères demeurait immobile entre son regard et l’asphalte brillant ; et, levant les yeux, elle vit une jeune femme qui se penchait sur elle.

— Pardonnez-moi… êtes-vous malade ?… Quoi ! c’est miss Bart ! — s’écria une voix à demi familière.

Lily regarda : la personne qui parlait était une jeune femme pauvrement vêtue, avec un paquet sous le bras. Son visage avait cet air d’affinement maladif que produisent parfois une mauvaise santé et l’excès de travail ; ce que sa gentillesse gardait d’un peu vulgaire était racheté par la courbe forte et généreuse des lèvres.

— Vous ne vous souvenez pas de moi, — continua-t-elle, tout illuminée par la joie de retrouver Lily. — Mais moi, je vous reconnaîtrais n’importe où : j’ai pensé à vous tant de fois !… Tout le monde, autour de moi, sait votre nom par cœur, je vous en réponds !… J’étais une des jeunes filles du Cercle de miss Farish : vous m’avez aidée à m’en aller à la campagne quand j’étais malade de la poitrine. Je m’appelle Nettie Struther. Je m’appelais Nettie Grane, à cette époque… mais je suppose que vous ne vous souvenez pas de cela non plus.

Si ! Lily commençait à s’en souvenir… L’épisode de Nettie Crane arrachée à temps à la maladie avait été l’un des incidents les plus satisfaisants de ses rapports avec l’œuvre charitable de Gerty. Elle avait donné à la jeune fille le moyen de se rendre à un sanatorium dans les montagnes : ce qui la frappait maintenant avec une ironie particulière, c’est que l’argent qu’elle y avait employé était celui de Gus Trenor.

Elle voulut répondre, assurer la jeune femme qu’elle ne l’avait pas oubliée ; mais sa voix trahit son effort, et elle se sentit sombrer sous une grande vague de faiblesse physique. Nettie Struther poussa un cri de surprise ; elle s’assit et glissa un bras pauvrement vêtu derrière le dos de Lily.