Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/174

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chauffer une goutte de café, miss Bart ? Il reste encore un peu du lait de bébé, bien frais… Non ?… vous aimez mieux rester tranquille et vous reposer un peu… C’est trop gentil de vous avoir là !… J’y ai si souvent rêvé que je ne peux pas croire que c’est devenu vrai… Combien de fois j’ai dit à George : « Si seulement miss Bart pouvait me voir maintenant !… » et je guettais votre nom dans les journaux, et nous parlions tous les deux de vos faits et gestes, et nous lisions les descriptions de vos toilettes… Je n’ai pas vu votre nom depuis longtemps, pourtant, et je commençais à avoir peur que vous ne soyez malade, et cela me tourmentait tellement que George disait que je finirais par être malade moi-même à force de m’agiter. (À ce souvenir, un sourire se dessina sur ses lèvres.) Mais je ne peux plus me permettre d’être malade, ça c’est sûr : le dernier accès m’a presque achevée. Quand vous m’avez fait partir, la fois que vous savez, je ne pensais guère revenir vivante, et, à vrai dire, je ne m’en souciais guère. Voyez-vous, il n’était question ni de George ni de bébé, dans ce temps-là !

Elle s’arrêta pour rajuster la bouteille à la bouche où paraissaient de petites bulles.

— Mon trésor… ne vous pressez pas tant ! Vous étiez fâchée contre maman qui vous faisait attendre votre souper ?… Marie-Antoinette… c’est le nom que nous lui avons donné… d’après la reine française, dans cette pièce du Garden… J’ai dit à George que l’actrice me faisait penser à vous, et cela m’a fait aimer ce nom-là… Je n’avais jamais eu l’idée que je me marierais, vous savez, et je n’aurais jamais eu le courage de continuer à travailler pour moi toute seule.

Elle s’interrompit de nouveau, puis, encouragée par le regard de Lily, elle poursuivit, tandis qu’une rougeur montait à sa peau anémique :

— Voyez-vous, je n’étais pas seulement malade, quand vous m’avez fait partir… j’étais aussi très malheureuse. J’avais fait la connaissance d’un monsieur là où j’étais employée… Je ne sais si vous vous rappelez que j’étais dactylographe dans une grande maison d’importation… et… voilà… je croyais qu’il m’épouserait : il m’avait fait la cour pendant six mois et il m’avait donné l’anneau de mariage de sa mère. Mais, sans doute, il était trop chic pour moi : il voyageait pour