Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/177

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dans la chaleur et la clarté de la salle à manger, elle fut bien aise de constater que le repas était presque fini.


Revenue dans sa chambre, elle fut soudain ressaisie d’une activité fiévreuse. Toutes ces dernières semaines, elle avait été trop indolente et trop indifférente pour mettre en ordre ce qui lui appartenait ; mais aujourd’hui elle commença à examiner soigneusement le contenu de ses tiroirs et de son armoire. Il lui restait encore quelques belles robes, — restes de la dernière phase de sa splendeur, sur la Sabrina et à Londres ; — mais, quand elle avait dû se séparer de sa femme de chambre, elle lui avait donné une bonne part de sa défroque. Les robes qui demeuraient, — bien qu’ayant perdu leur fraîcheur, conservaient encore la sûreté de leurs longues lignes, le mouvement et l’ampleur de traits qui sont la marque du grand artiste, et, comme elle les étalait sur le lit, les scènes où elle les avait portées revivaient devant elle. Un souvenir rôdait dans chaque pli : chaque bout de dentelle, chaque lueur de broderie était comme une lettre dans les annales de son passé. Elle fut surprise de sentir combien l’atmosphère de son ancienne vie l’enveloppait. Mais, après tout, n’était-ce pas la vie pour laquelle on l’avait formée ? Toute tendance naissante, en elle, avait été soigneusement dirigée vers ce but, autour duquel on lui avait enseigné à concentrer tout son intérêt, toute son activité. Elle était comme une plante rare qu’on a cultivée pour l’exposer, une plante dont on a supprimé tous les boutons, hormis celui-là dont l’épanouissement doit couronner sa beauté.

Finalement elle tira du fond de sa malle un amas de draperies blanches qui tombèrent sans forme sur son bras. C’était la robe Reynolds qu’elle avait portée, le soir des tableaux vivants, chez les Bry. Il lui avait été impossible de s’en défaire, mais elle ne l’avait jamais revue depuis ce jour-là, et les longs plis flexibles, quand elle les secoua, répandirent une odeur de violette qui lui parut comme un souffle envolé de la fontaine fleurie près de laquelle elle s’était arrêtée avec Lawrence Selden et elle avait renié son destin. Elle replaça les robes, une à une, rentrant avec chacune d’elles quelque rayon de lumière, l’écho de quelque rire, quelque épave errante des